[Flashback] Jeanne de Flandre, comtesse et femme de pouvoir badass

Dans Culturons-nous, Lille
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Il y a fort longtemps, 774 années pour être tout à fait exact, mourait l’une des femmes les plus puissantes que Lille ait connue : Jeanne de Flandre. Ce n’est pas pour rien que l’hospice du Vieux-Lille s’appelle “Comtesse” et que l’un de nos hôpitaux porte son nom. On vous raconte la vie de cette grande dame à la vie digne d’un roman à la Vozer. 

Dans les livres d’histoire, Jeanne est parfois “de Constantinople”, “de Flandre” ou encore “de Hainaut”. La dame n’a pas le don d’ubiquité, elle a juste tous ces titres à la fois grâce à son papounet : Baudouin VI. Le bonhomme est un féru de croisades, le passe-temps préféré des nobles à l’époque. En 1202, il quitte le foyer familial pour aller tâter du fer en terre sainte laissant femme et enfants derrière lui. 

Jeanne n’est alors alors qu’une enfant. Impossible de savoir réellement son âge puisque les historient hésitent encore sur sa date de naissance. Genre à 6 ans près, elle est née entre 1194 et 1200. Ce dont on est certain, c’est qu’elle reste dans son comté avec sa mère Marie de Champagne qui vient de donner naissance à sa petit sœur, Marguerite. 

Trois ans plus plus tard, le patriarche n’est toujours pas rentré à la maison. Marie décide alors de quitter elle aussi ses filles pour aller le rejoindre (les historiens ne précisent pas si c’est par amour ou pour le ramener par la peau des fesses). Sauf que, pas de bol : elle meurt en route de la peste. Et à peine un an plus tard, Papa Baudouin est capturé lors d’une bataille et on n’aura plus jamais aucune news de lui. 

Les Tontons marieurs

Bon… Ben voilà. Jeanne et Marguerite sont officiellement orphelines. Les mini-comtesses sont envoyées chez leur oncle Philippe,  comte de Namur avant d’être envoyées à Paris, chez un autre oncle, Philippe-Auguste, le roi de France.

Ah oui, ce n’est clairement pas n’importe qui, tonton Philou. Et il prend son rôle de tuteur très à cœur. Un peu trop même puisqu’il décide de tout dans la vie de ses nièces. Il est par exemple hors de question de les marier sans son consentement. C’est pareil du côté de tonton Namur. Du coup, pendant que les deux frangines grandissent tranquillement dans la cour de France, les oncles, eux, enchaînent les accords pour être certains que l’autre ne les mariera pas à un gars qui ne lui revient pas. Finalement, en 1212, tout le monde s’est mis d’accord sur le futur mari de Jeanne : ce sera Ferrand de Portugal. Est-ce utile de vous dire que son avis, à elle, tout le monde s’en tamponne le coquillart avec une babouche ? 

Ferrand aux fers 

Voilà donc notre Jeanne mariée et de retour dans sa terre natale pour gouverner avec Ferrand. Mais leur chemin est semé d’embûches. Littéralement. Sur la route entre Paris et Lille, ils croisent des gilets jaunes bourgeois flamands pas du tout heureux de rencontrer leur nouveau comte très francophile. En parlant de francophilie, le couple aperçoit aussi en route Louis, le cousin de Jeanne et fils de tonton Philou. Le cousin ne cherche pas midi à quatorze heures et décide de les capturer en se disant qu’il pourrait ainsi récupérer une partie de leurs terres. #BonjourLAmbianceALaProchaineCousinade

Jeanne et Ferrand lui laissent Saint-Omer et Aire-sur-la-Lys et repartent vers Lille avec un sale goût d’humiliation dans la bouche. Une fois chez eux, ils prennent logiquement la décision de rejoindre la coalition anti-française. Mais vu la dérouillée qu’ils se prennent à Bouvines en 1214, c’était clairement pas le meilleur choix à faire. Philippe-Auguste en a profité pour incendier Lille au passage en 1213 et faire prisonnier Ferrand pour montrer son mécontentement. 

Jeanne se retrouve seule. Niveau caractère, elle n’est pas du genre à attendre gentiment que ça se passe ou qu’un prince vienne la sauver. De toute façon, dans sa situation, c’est justement à elle d’aller sauver son prince emprisonné par son méchant oncle. Elle chevauche donc jusqu’à Paris pour réclamer la clémence du roi de France. Jeanne est assez habile pour qu’il lui laisse ses comtés en échange d’un serment de fidélité. Par contre concernant la libération de  Ferrand, c’est niet. Pendant treize ans, la comtesse dirige donc seule les affaires du comté sous la supervision de tonton pendant que son mari est emprisonné au Louvre. 

Vrai ou faux ?

Et en treize ans, il peut s’en passer des choses… En 1229, par exemple, un homme se pointe dans le coin en annonçant à tous qu’il est Baudoin VI. Si, si, le fameux père de Jeanne qui était parti en croisade et qu’on a jamais revu. A Valenciennes, on y croit vraiment à cette histoire et on redonne logiquement son titre et ses terres au gus. Le Baudoin revenu d’entre les morts entame alors une petite tournée des popottes dans le comté. Jeanne a bien senti la fake news mais doit se grouiller de démasquer l’imposteur parce que même les Lillois commencent à tomber dans le panneau. 

Comme la Seine a coulé sous les ponts de Paris, Jeanne se tourne vers Louis VIII, son cousin, devenu entre temps roi de France. A deux, ils arrivent à faire tomber le faux Baudouin qui sera exécuté sur la place de Lille. Après ce léger incident, Louis VIII se dit qu’il serait peut-être temps de libérer Ferrand pour qu’il aille donner un coup de main à Jeanne. Il hésite, hésite, hésite… Jeanne en a ras la couronne et parle de faire annuler son mariage et fait mine de s’intéresser à un noble breton pour le remplacer. Là, le cousin arrête de lambiner et relâche Ferrand. Moyennant une grosse rançon of course.

Deux hommes et un couffin

Le couple peut enfin commencer sa vie conjugale et Jeanne donne rapidement naissance à sa première fille, Marie. Mais la lune de miel est de très courte durée : en 1233, Ferrand meurt et la petite Marie le suit trois ans après. La comtesse de Flandre a à peine trente ans (environ). 

En 1237, elle se remarie avec Thomas II de Savoie. Avec lui, celle qu’on appelle désormais “la bonne comtesse” va reprendre les affaires. Car maintenant que la paix est installée dans les comtés, Jeanne ne compte pas se tourner les pouces et opte plutôt pour une politique de développement (économique surtout) pour que la population des Flandres et de Hainaut vive un peu mieux.

Bon, on en est clairement pas à l’invention du SMIC et à l’abolition de la peine de mort mais elle va quand même mettre un bon pied dans la fourmilière, notre comtesse. Elle réorganise le système judiciaire, donne plus d’autonomie et de privilèges aux grandes villes, fait construire de nombreuses portes d’eau et d’écluses pour faciliter le commerce. On lui doit aussi de nombreux hospices… dont le plus célèbre est encore debout aujourd’hui : le fameux Hospice Comtesse du Vieux-Lille. 

Côté famille, Jeanne et Thomas n’auront pas le temps d’en fonder une. Avec une vie aussi mouvementée, la comtesse tombe gravement malade avant de rendre son dernier souffle à l’abbaye de Marquette-lez-Lille. On est le 5 décembre 1244. 

#BalanceTonChroniqueur

Pendant tout le Moyen-Âge, les chroniqueurs se sont fait un malin plaisir à lui faire une sale réputation. Selon eux, le faux Baudouin était bien légitime et Jeanne aurait donc commis un parricide en le tuant. Il faudra attendre le XIXe et l’historien lillois Emile Gachet : il décida un jour qu’il était temps de remettre les pendules à l’heure et va donc écrire la véritable histoire de Jeanne dans une toute nouvelle revue de l’époque, la Revue du Nord. 

Voilà, c’est fini. Enfin pas vraiment. Parce qu’après Jeanne, qui n’a pas eu d’héritier, c’est Marguerite, la petite sœur, qui reprend les rennes du comté. Et là aussi y’a de quoi dire… #Cliffhanger

Pour sourcer tout ça, on s’est basé sur deux bouquins : “Lille, d’Isla à Lille-Métropole” d’Alain Lottin et “Femmes dans l’histoire des Hauts de France” de Christine Duthoit. On en a aussi beaucoup appris grâce à une Bulle sur les pavés et leur super visite sur les femmes badass de Lille