[Flashback] Il était une fois le P’tit Quinquin

Dans Culturons-nous, Lille
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C’est l’histoire à raconter à Mamie le 25 décembre, entre la dinde et la bûche. C’est celle de l’air le plus célèbre du Nord : le P’tit Quinquin. Tout jeune ch’ti qui se respecte connaît cette berceuse, devenue, avec le temps, l’hymne non-officiel de Lille. On vous la fredonne aujourd’hui sur un air de Vozer. 

Pour ceux qui se demandent encore, “Le P’tit Quinquin” c’est notre Marseillaise du Nord composée, bien évidemment, par un poète lillois : Alexandre Desrousseaux. 

Born in Saint-So

On est au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle. Au Nord, c’étaient les corons mais pas que puisque le textile est aussi une mine d’or. On tisse, on coud, on file et le métier de dentellière devient très vite celui de beaucoup de Lilloises qui se retrouvent essentiellement dans le quartier Saint-Sauveur. À l’époque, il n’y a pas de bistrot et d’expos mais de nombreuses entreprises de filatures et des rues étroites qui donnent sur des cours où s’entassent les familles d’ouvriers. 

C’est dans l’une d’entre elles que nait, au 120 de la rue Saint-Sauveur, notre petit Alexandre, le 1er juin 1820. Il est le sixième de la fratrie, son père est passementier (et violoniste à ses heures perdues) et sa mère… dentellière. 

Lui-même va apprendre dès l’âge de six ans à lire et à écrire le métier de tisserand. Sauf que la musique, passion qu’il partage avec son père, le branche beaucoup plus (sans blague). Bercé toute son enfance dans le monde ouvrier du textile, le jeune Alexandre a logiquement voulu rendre hommage à ces femmes fortes qu’il a côtoyées et dont faisait partie a mère : les dentellières. A 33 ans, il compose, à l’occasion des Fêtes de Lille, “Canchon dormoire” (“La berceuse” pour ceux qui ont oublié leur bases en ch’ti) en leur honneur. 

Enfant roi

Rebaptisée par l’usage “Le P’tit Quinquin“, la chanson raconte l’histoire d’une pauvre fille-mère dentellière qui essaye, en vain, d’endormir Narcisse, son fiston, son petit enfant, son “p’tit Quinquin”. On part donc sur une foultitude de promesses faites par la mère au petit s’il s’endort fissa pour qu’elle retourne travailler. 

Parce que ça fait quand même trois quarts d’heure qu’il brait le Narcisse. Sa mère, dont on ne connaît pas le nom, est d’une patience et d’une douceur infinie. Sauf que le télétravail n’est pas encore entré dans les mœurs et qu’elle doit repartir travailler. Du coup, plus qu’une solution : le chantage affectif sur sept couplets à base de pain d’épice, de bonbons, de brioche, de sortie à la ducasse et de beaux vêtements… Elle essaye de lui faire comprendre que c’est justement pour lui acheter toutes ces belles choses qu’il doit s’endormir. 

Mais même quand elle lui répète vingt fois qu’il va lui faire du chagrin s’il ne s’endort pas, Narcisse continue son petit manège et refuse de compter les moutons. La jeune mère passe alors à une autre technique : la menace. Il ne veut pas dormir le P’tit Quinquin ? OK, pas de problème, Saint-Nicolas sera prévenu. Et comme il ne récompense que les enfants sages, ce sera plutôt en mode Père Fouettard qu’il va débarquer chez le petit Narcisse. Oui, la mère parle bien à la fin de la chanson de baudet et de martinet. 

On n’est pas sûr que Françoise Dolto approuve la manière. Mais au moins, ça, ça marche sur le P’tit Quinquin qui consent enfin à aller se coucher pour éviter de recevoir un martinet le 6 décembre prochain. 

L’hymne ouvrier de Lille 

Vous l’aurez compris, ce n’est pas pour ses conseils pédagogiques que la berceuse est connue. Chantée pour la première fois à Paris en 1855, elle est très vite devenue le symbole de l’amour maternel (parce qu’elle garde quand même carrément son calme la mère) et de la classe ouvrière du Nord, pauvre mais courageuse. 

Parce que soyons honnêtes : même si le Narcisse a quelques traits de l’enfant-roi, on présume que sa mère préfèrerait s’occuper de lui plutôt que d’être obligée de l’endormir, le laisser seul et aller trimer toute la journée (on parle de 13 à 15 heures de taf par jour à cette époque) pour un salaire de misère. 

La chanson connaît un très grand succès à l’époque. Certains disent même que lorsqu’Alexandre Desrousseaux l’a chantée pour la première fois à Lille, il aura fallu une nuit pour que les jeunes la fredonnent à tue-tête dans les rues et seulement un mois pour que toute la ville la connaisse par cœur.

Elle fédère tellement qu’elle va devenir le chant du 43e régiment d’infanterie, celui de Lille. Les soldats ch’tis la chantent avant de partir au front, que ce soit en 1870 contre les Prussiens ou lors des deux Guerres mondiales qui suivront. 

Aujourd’hui encore, elle est considérée comme un hymne à Lille. On l’entend d’ailleurs régulièrement en ville, jouée par le carillon du beffroi de la chambre du commerce. En revanche, on ne sait toujours pas quelle dentellière a inspiré Alexandre pour sa berceuse. Mais cette Lilloise anonyme est clairement devenue l’allégorie de toute la classe ouvrière de la ville et a sa statue au square Foch. Histoire de ne pas l’oublier. 

Pour sourcer tout ça, on s’est basé sur “Femmes dans l’histoire des Hauts de France” de Christine Duthoit, mais aussi sur un article de France 3, dédié à la fameuse chanson. On en a aussi beaucoup appris grâce à une Bulle sur les pavés et leur super visite sur les femmes badass de Lille