[Flashback] Lille en 14-18 : la no-go zone de l’enfer

Dans Flashback, Lille
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Pour célébrer la fin officielle des célébrations du centenaire de la Grande Guerre, l’office de tourisme organise des visites guidées de la ville en mode “revival : survivre quand sa ville est étranglée par la guerre”. Ça nous a donné envie de vous faire un petit Flashback sur cette période, histoire de vous remettre dans le bain.

D’habitude, sur ce genre d’article historique, on aime bien faire des blagues. Mais là, on n’a pas eu le cœur à ça, on vous le dit direc’. Commençons par le début : un certain archiduc se fait dézinguer en Autriche-Hongrie, les pays décident que c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et se déclarent la guerre, vous connaissez le topo. Dans le Nord de la France, on se croit plutôt pas mal protégé par la neutralité de la Belgique. Mais c’est sans compter sur le fait que les Allemands décident de ne pas la respecter. Tout d’un coup, vivre à 20 bornes de la frontière n’est plus si fun.

Les Allemands entament en octobre 1914 une attaque en règle de Lille. La ville tient le siège du 3 au 12, avant de capituler et de laisser les Allemands faire une entrée en fanfare par la Porte de Douai. Pour vous donner une idée, 882 immeubles et 1 500 maisons sont détruits par les bombardements. Et tout d’un coup, Lille est allemande. Genre, à l’heure de Berlin, avec la VIe armée installée à la Préfecture à Répu, et la Kommandantur au Crédit du Nord, à Rihour.

Et ça se complique sérieusement pour les Lillois, vous pensez bien. Parce qu’en étant à 20 km du front, la ville devient le siège de l’arrière, où les soldats en repos viennent passer du bon temps. Donc ça squatte à fond : des commerces de produits allemands ouvrent dans le centre, des casinos emménagent rue Nationale et rue Neuve, un cinéma allemand s’installe rue Esquermoise, la construction du Théâtre (qui est l’Opéra aujourd’hui) est terminée et les occupants vont y voir des pièces et concerts…

Chaque jour, pour la relève de la garde, le bataillon bavarois descend la rue Nationale jusqu’à la Grand-Place, et des prisonniers sont exhibés comme pour montrer qui c’est le patron entre la gare et la Citadelle. AirBnb et le couchsurfing étant encore des concepts à inventer, les soldats allemands s’invitent de façon très légèrement autoritaire chez les gens, et préfèrent largement le lit au canap’. Une soixantaine de personnalités du coin (notables, patrons d’industrie textile, élus, évêques) sont faits prisonniers et doivent dormir à tour de rôle dans la chapelle de la Citadelle. Grosse ambiance, donc.

Sinon, sur tous les fronts, les Lillois morflent. Tuberculose, scorbut, rougeole ou encore typhoïde déciment la population (elle aura perdu 40% de ses effectifs en quatre ans). Niveau rationnement, c’est bien sévère aussi : le Dr Calmette (qui a donc été un homme avant d’être un hôpital) alerte sur les ravages de la malnutrition. Si bien que H.G. Hoover (Herbert, pas Edgar), futur président des Etats-Unis, décide de créer le Comité d’Alimentation du Nord de la France. C’est lui, avec d’autres associations, qui nourrissent les Lillois de saindoux, pain et viande. Sans ça, “mort de faim” aurait été une expression usitée quotidiennement à Lille.

L’occupation n’est vraiment pas détendue. A peu près tout est réquisitionné : logements, matelas, laines, animaux. Il ne reste pas grand chose aux Lillois. En 1918, l’armée allemande tape aussi dans les VLille bicyclettes. Les pigeons voyageurs sont mis à mort, dans une ville où la colombophilie n’est quand même pas rien. La ville est contrainte de verser une “contribution” à l’occupant, aux montants intenables. Si bien que les notables du coin organisent un genre de cagnotte Ulule pour aider la mairie. En tout, l’occupation aura coûté 184 millions de francs à la ville et ses habitants.

Et histoire d’en rajouter, il s’est passé quelques drames, en quatre ans. Comme si tout ça n’était pas suffisant, un dépôt de munitions explose en 1916, fait s’effondrer un pont et rase totalement le quartier de Moulins. Même si le droit international l’interdit déjà, les Allemands procèdent à une rafle de 10 000 Lillois (principalement des jeunes femmes de Fives, Wazemmes et Vauban) pour les envoyer bosser pour eux dans les Ardennes et dans l’Aisne. Et l’hôtel de ville, alors à Rihour, crame, ses archives de tout le siècle précédent avec.

Tout ça fait que les Lillois vivent une “torture morale” assez insupportable, selon les mots de l’évêque de l’époque, Monseigneur Charrost. Elle prend fin à l’automne 1918 quand les Ricains arrivent. Sentant le roussi, l’Etat-major allemand avait déjà déguerpi en septembre. Quand les Tommies pénètrent dans la ville, ils découvrent les résultats de quatre ans d’occupation bien violente. On vous met un extrait d’article paru à l’époque dans le Morning Post :

Vous arrivez comme vous arrivez à Bagdad, par un désert… Lille est à l’extrémité de ce désert… après les ponts détruits, dans la boue noire et pénétrante. C’est une cité de spectres au visage terreux… C’est une cité presque morte, où ceux qui sont restés continuent de vivre de charité ou de crédit… Une cité sans industrie, sans transports… Quand les Allemands sont partis, il restait 5 ou 6 chevaux placés par leurs propriétaires à l’étage de leur maison.

Pour participer à l’une des visites guidées (les 3, 15, 22 et 29 mars, en car ou à pied) organisées par l’Office de Tourisme, on vous conseille de vous rendre sur ce site. Les inscriptions ouvriront ce 18 février. 

Et sinon, pour les besoins de cet article, nous nous sommes appuyés sur le site Chemins de Mémoire, sur le site de la Ville de Lille, et sur le livre d’Alain Lottin, “Lille, d’Isla à Lille-Métropole” (Ed La Voix du Nord, 2003). On ne peut aussi que vous conseiller d’aller scroller la page Facebook de Léonie Delannoy, Fivoise qui raconte son quotidien pendant la guerre.