[Flashback] Marie Navart, la sorcière de Templeuve

Dans Flashback
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Halloween oblige, on a ressorti notre vieux grimoire d’histoires. Cette année, on vous raconte celle de Marie Navart, une jeune femme de Templeuve qui a vécu au temps où notre coin était terre de sorcellerie… et de procès de “chorchi'” .

Est-ce qu’on commence direct en vous spoilant le fait que Marie n’est pas une vraie sorcière ? Allons-y. La jeune femme dont on va vous conter la vie (et aussi la mort) était en réalité une sage-femme et guérisseuse qui a vécu au XVIIe siècle dans la région.

Deux mariages et un neveu

On ne sait pas vraiment quand Marie Navart est née, ni où. Mais on sait en revanche qu’en 1632, elle épouse Olivier Rousseau un homme habitant Templeuve, petite ville du Pévèle située à même pas 20 kilomètres de Lille. Marie s’y installe donc avec son mari. Sauf qu’Olivier va décéder très rapidement, laissant la jeune femme veuve dans un patelin dont elle n’est pas originaire.

En 1635, elle se remarie. L’heureux élu s’appelle Martin Heddebaut et sa famille est, elle aussi, installée à Templeuve. Marie va alors aider les femmes du village à accoucher. Comme elle s’y connait aussi un peu en plantes, elle s’en sort plutôt pas mal pour une sage-femme du XVIIe siècle en pleine campagne ch’tie.

C’est donc tout naturellement qu’en 1656, elle vient assister à l’accouchement de Jeanne, la femme de son ex-beau frère A.K.A Mathieu Rousseau (c’est la belle-sœur de son premier mari si vous préférez). La naissance n’est pas aussi réjouissante que prévue puisque le bébé décède. Et pour Mathieu et Jeanne, nul doute, c’est la faute de Marie.

Pomme, fromage et craquelin

Le souci, c’est qu’ils ne l’accusent pas d’avoir “mal fait son travail”. Pour eux, Marie les a carrément envoûtés, ensorcelés et en aurait fait de même avec le nourrisson, d’où sa mort prématurée.

Une accusation tirée par les cheveux mais qui se propage dans le village où d’autres habitants vont ajouter de l’eau au moulin. Oui Marie est une sorcière. La preuve, elle aurait aussi offert une pomme envoûtée à un garçon du village. Elle aurait aussi donné un fromage et un craquelin à des Templeuvois, eux aussi ensorcelés.

Marie commence à être accusée de tous les côtés. Surtout que sa nouvelle belle-famille a l’air aussi sympatoche que l’ancienne : Catherine Heddebaut, la sœur aînée de son mari actuel, n’est clairement pas fan d’elle. En se mariant au petit-frère de Catherine, Marie a rapporté en dot les biens de son ancien mariage. Le jeune couple est donc pas mal niveau argent ce qui lui permet de reprendre la ferme des parents Heddebaut. Sauf qu’avant ce mariage, c’était Catherine qui devait hériter de la ferme de ses parents.

La grande sœur se sent donc super lésée et est donc super jalouse. Autant vous dire que quand le village commence à traiter Marie de sorcière, il ne faudra pas lui dire deux fois à Catherine pour qu’elle aille en remettre une couche dans les accusations mensongères.

Chorchi et panier béni

Bref, entre ses deux-belles familles accusatrices et le reste du village embrigadé dans cette vendetta, Marie sent bien que sa présence à Templeuve devient compliquée. Elle va tenter de fuir vers la Belgique mais n’en aura pas le temps : elle est arrêtée le 10 novembre 1656 pour sorcellerie. “Ch’est une chorchi” crie-t-on en ch’ti dans le village.

Comment se passe la détention d’une sorcière à l’époque dans la région ? Oh bah c’est chill vous allez vous rendre compte… On va commencer par la hisser dans un “panier béni”. Il ne faut surtout pas qu’elle touche le sol, la sorcière, car la terre pourrait lui transférer “des pouvoirs magiques”.

Ensuite, on la déshabille (normal) pour qu’un prêtre, venu l’exorciser, l’asperge d’eau bénite (toujours normal). Là, on dit que Marie (nue, dehors en plein mois de novembre donc) aurait tremblé en recevant l’eau. “Ch’est une chorchi, elle n’aime pas l’eau bénite !

Au bûcher

Allez, il ne manque plus qu’à la tondre pour rechercher “la marque du Diable”, ce fameux endroit que toute sorcière possède, insensible et d’où le sang ne coule pas. On en aurait trouvé un entre ses épaules. Puis, les témoins qui l’accusent sont entendus jusque fin novembre. Autant vous dire que le procès est un peu beaucoup à charge.

On va quand même la faire passer une dernière fois à la “question extraordinaire” le 16 décembre. C’est surtout de la torture extraordinaire qu’elle subit. On finit par la condamner au bûcher et elle est brûlée vive au lieu-dit Les Solières.

Ville des sorcières

Aujourd’hui, si vous passez par là, vous pouvez apercevoir une girouette en forme de sorcière sur le toit d’une des maisons. Derrière le monument aux morts, vous pouvez aussi chercher une pierre qu’on appelle “la pierre aux sorcières”. La légende veut que ce soit une pierre de sacrifice pour recueillir le sang des victimes.

Il n’y a pas eu qu’une “chorchi'” envoyée au bûcher dans le coin vous vous en doutez bien. On peut vous citer Marie Carlier, 15 ans seulement, “la petite sorcière” de Préseau ; Arnoulette Defrasnes, 70 ans, condamnée à Valenciennes ; Magedelaine Denas, brûlée dans le Cambrésis à 77 ans.

À Templeuve, qu’on nomme souvent “la ville des sorcières” justement, la municipalité a décidé de nommer en 2015 sa nouvelle école “groupe scolaire Marie Navart”.

Pour écrire cet article, on s’est basé sur l’ouvrage de Christine Duthoit, “Femmes dans l’histoire. Hauts de France” qui s’est elle-même basée sur “Satan en Pévèle” de Paul Delsalle et “La sorcellerie et sa représentation dans le Nord de la France” de Pierre Villette.