A Fives Cail, qui de Pierre ou d’Adolphe Degeyter a vraiment composé l’Internationale ?

Dans Flashback, Lille
Scroll par là

En se penchant sur l’histoire de l’Internationale, on ne s’attendait pas à une saga aussi forte et dramatique. Ni d’ailleurs à avoir comme un petit goût d’inachevé. Oui, l’Internationale a été composée à Lille, par un ouvrier de l’usine Fives-Cail, appelé Degeyter. Adolphe ou Pierre ? C’est toute la question.

Bienvenue dans le Lille du XIXe siècle. Une ville plutôt sombre, plutôt petite et surpeuplée, avec tout un tas de travailleurs venus de Flandre et de Belgique. C’est qu’il y a des usines un peu partout dans la ville qui nécessitent une main d’œuvre cheap mais qualifiée. On va se permettre une petite description de l’ambiance qui régnait à l’époque.

Les ouvriers bossaient dans des usines qui les payaient mal, ne leur offraient aucune garantie, aucune sécurité. D’ailleurs vous pensez bien qu’il n’y a pas de couverture sociale, ni de mutuelle d’entreprise. Toute la famille travaille : le corps ouvrier est, au milieu du XIXe siècle, composé de 59% de femmes et d’enfants. Mais attendez, tout va bien, ils ont le droit de travailler seulement 10 heures par jour, contre 12 pour les hommes. Ca va, ils n’ont pas à se plaindre…

D’ailleurs, ils vivent tous dans des endroits tout à fait charmants : des caves, des minuscules maisons dans lesquelles plusieurs familles s’entassent, des taudis. Le quartier de Saint-Sauveur a l’air particulièrement agréable à vivre. Sans rire, la ville est tellement connue pour ses conditions de vie déplorables qu’elle inspire à Victor Hugo ces vers terribles :

(…) Millions ! millions ! châteaux ! liste civile !
Un jour je descendis dans les caves de Lille
Je vis ce morne enfer.
Des fantômes sont là sous terre dans des chambres,
Blêmes, courbés, ployés ; le rachis tord leurs membres
Dans son poignet de fer.

Sous ces voûtes on souffre, et l’air semble un toxique
L’aveugle en tâtonnant donne à boire au phtisique
L’eau coule à longs ruisseaux ;
Presque enfant à vingt ans, déjà vieillard à trente,
Le vivant chaque jour sent la mort pénétrante
S’infiltrer dans ses os.
(…)

Extrait de Joyeuse Vie, paru dans le recueil Les Châtiments (1853), de Victor Hugo

Bon voilà, à l’époque, Lille ne pourrait pas prétendre à paraître dans le top cinq des villes où il fait bon travailler. La famille de Pierre et Adolphe y arrive en 1855. Les Degeyter sont originaires de Gand, où ils vivaient déjà dans une bonne grosse misère. Pierre naît en 1848, Adolphe naît à Lille en 1859. À ses sept ans, Pierre est mis à l’usine. Il y est tourneur sur bois. Son frère l’y rejoint quand il est “en âge” et apprend le métier de forgeron. Les deux enfants travaillent à Fives Cail.

3000 ouvriers à Fives

Là aussi, on va faire une petite pause sur Fives Cail (même si on lui consacrera un Flashback rien qu’à elle). L’usine est construite en 1861 par la compagnie Parent-Schacken-Caillet et Cie. Elle prend le nom de “Compagnie de Fives-Lille” en 1965. L’usine fait dans la métallurgie : charpentes, ponts métalliques, grues, turbines, pièces d’artillerie, matériel pour sucreries, distilleries ou raffineries… Elle ratisse large, et est immense dès le départ. Sur ses 10 ha travaillent 3 000 ouvriers, faisant marcher 600 machines outils, 12 fours, 95 feux de forge, et 15 marteaux pilons.

Bon voilà, Pierre et Adolphe bossent dur, mais ont tous les deux l’oreille musicale, et font partie de la Lyre des Travailleurs, une union musicale qui se retrouve souvent dans un café dans le quartier de Saint-So appelé La Liberté. On y pousse la chansonnette et on discute politique. Parce que la Lyre n’est pas le seul collectif dont les deux frangins font partie. Ils ont également rejoint le Parti Ouvrier Français, dont la section nordiste a été créée en 1882 par un certain Gustave Delory. Le POF, c’est l’ancêtre de la SFIO, qui se transformera quasiment un siècle après notre histoire en Parti Socialiste. Vous voyez où on veut en venir ?

Gustave Delory, né dans une cave humide de Saint-Sauveur, ouvrier à Fives Cail, fondateur de la section Nordiste du Parti Ouvrier Français, et maire de Lille.

L’Internationale sur l’air de la Marseillaise

Pierre et Adolphe sont donc militants et connaissent bien Gustave Delory, qui, avant la fin du siècle, finira maire de Lille. Gustave demande donc à Pierre Degeyter, alors directeur de la Lyre, de mettre en musique un poème d’un certain Eugène Pottier, communard qui a écrit le texte en question en plein cœur de la semaine sanglante en 1871. L’Internationale, c’est son petit nom, est déjà chantée par les ouvriers, mais sur l’air de la Marseillaise à défaut d’avoir le sien. Allez, vous connaissez au moins le refrain :

“C’est la lutte finale
Groupons-nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain”

C’est là qu’on a un petit problème narratif : on ne saurait pas véritablement vous dire si c’est Pierre ou Adolphe qui compose la musique. Certaines sources affirment que Pierre compose le morceau en un dimanche sur l’harmonium du café La Liberté. D’autres attribuent l’œuvre musicale à Adolphe. Toujours est-il que le morceau est joué pour la première fois en juillet 1888 pour la fête de la Lyre des Travailleurs. Il rencontre un bon petit succès local, et est imprimé à 6000 exemplaires par les imprimeries Boldoduc, en faisant la mention de “Degeyter” comme compositeur pour éviter que l’un ou l’autre ne se fasse licencier.

Mais c’est là que ça commence à être le brin. Pour vous la faire courte, L’Internationale est adoptée d’abord par le POF du Nord comme hymne, puis carrément par la Deuxième internationale en 1889, par tous les socialistes au sens très large du terme en France, et globalement, on pourrait dire que le morceau fait un genre de hit international.

Bien plus tard, l’URSS en fera son hymne, carrément. Le souci, c’est que personne n’a déposé de droits d’auteur(s) sur la compo. Seize ans après que les premières notes aient retenti à Lille, Adolphe et Pierre se disputent la paternité de l’œuvre devant un tribunal.

Dix ans de procès, puis c’est la guerre

Pierre est alors installé à Saint-Denis, en région parisienne, après avoir été viré de Fives-Cail pour cause de militantisme un peu trop musical (la seule mention de Degeyter sur la partoche de L’Internationale n’aura pas suffi). Adolphe, lui, est resté à Lille et vit rue de Valenciennes avec sa reum. Il se dit à Lille que c’est bien lui qui a composé L’Internationale. Même Gustave Delory (devenu maire) le soutient. Mais Pierre n’en démord pas. Le procès dure dix ans, et le jugement qui tombe va en faveur d’Adolphe. Ça pourrait être la fin de l’histoire.

Mais Pierre fait appel. Sauf que si vous avez bien tout suivi, on est en 1914, et un petit événement historique d’ampleur à peine internationale va contrecarrer tout ça. En 14-18, Lille était ville interdite : personne n’entrait ni ne sortait sans l’autorisation des Allemands qui avaient commencé à y faire comme chez eux.

Adolphe travaille à l’hôpital militaire et n’aime pas trop l’idée de bosser pour l’ennemi. Si on en croit un article du New York Times, le premier procès a bien entamé sa bonne humeur. Il boit, il déprime sec, il est l’ombre de lui même. Il refuse d’entendre et de jouer toute musique. Bref, pas la joie. Un jour de 1916, il décide de ne pas venir travailler. Ce n’est pas une décision qu’on prend à la légère quand on bosse pour l’Allemand occupant, c’est même plutôt… suicidaire. Ca ne manque pas : la Kommandentur émet direct un mandat d’arrêt contre lui. Dans la soirée, on le retrouve pendu chez lui.

Pierre en Russie

Certaine sources affirment que Pierre reçoit après la guerre une lettre écrite par son défunt frérot reconnaissant la fraude. Il y aurait écrit qu’il n’avait pas écrit L’Internationale et qu’il avait subi des pressions pour revendiquer la paternité. On a du mal à recouper ces dires. Toujours est-il que la Cour d’appel de Paris reconnait le droit d’auteur à Pierre Degeyter en 1922. Il vit alors toujours à Saint-Denis, et vit dans une relative indigence.

Pendant ce temps-là, en Russie, les révolutionnaires communistes ont renversé les tsars, et Staline a pris les rennes de l’URSS après la mort de Lénine. La confédération a adopté la version russe de L’Internationale comme hymne. En 1927, Pierre Degeyter a 79 ans, et fait le voyage jusqu’à Moscou où il est traité comme un roi. Il en repart avec une pension d’Etat en guise de droits d’auteur. Ca ne l’empêche pas de mourir dans une grande pauvreté en 1932 à Saint-Denis. Son enterrement est suivi par des milliers de personnes.

L’Internationale est encore aujourd’hui le chant des socialistes du monde, mais peu doivent savoir qu’il a été écrit pas un ouvrier de Fives-Cail. Pierre ou Adolphe ? Seuls les deux frérots le savaient. L’Histoire aura retenu Pierre.

Pour cet article, on s’est appuyés sur plusieurs sources :

  • Brécy Robert. A propos de « L’Internationale » d’Eugène Pottier et de Pierre Degeyter. In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 21 N°2, Avril-juin 1974. pp. 300-308.
  • Dubois Joseph. L’usine de Fives-Lille et la construction ferroviaire française au XIXe siècle. In: Revue du Nord, tome 67, n°265, Avril-juin 1985. Industrialisation de la France. Aspects et problèmes XVIIIe-XXe siècles. pp. 517-525;
  • Eric Vanneufville, Histoire de Lille, des origines au XXe siècle, éditions France-Empire, 1997
  • Alain Gérard, Les grandes heures de Lille, éditions Perrin, 1991
  • Ce très surprenant papier du New York Times annonçant la mort du compositeur de l’Internationale… Adolphe Degeyter en 1916.
  • Un petit peu de Wikipédia pour les pages de L’Internationale, Pierre Degeyter et Gustave Delory