[Flashback] La maison momie du Vieux-Lille et ses mystères

Dans Fait divers, Flashback, Lille

Photo Philippe Pauchet. Archives La Voix Du Nord

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Il y a bientôt dix ans, un matin d’octobre, un agent municipal lillois découvre le corps d’un homme dans son lit. Il y était depuis plus de quinze ans… Très vite, les médias nationaux déboulent devant cette vieille maison de la rue Saint-Jacques pour savoir qui était ce peintre en bâtiment d’origine espagnole que tout le monde avait oublié. Son l’histoire et sa mort vont devenir un véritable polar lillois.

La rue Saint-Jacques, c’est cette jolie voie typique du Vieux-Lille, le long de laquelle vous faites la queue pour aller déguster une pizza chez Papà Raffaele ou choper votre thé préféré chez Unami. Tout le monde à Lille sait la situer. Et c’est là, au numéro 9, que se dresse une maison style Art déco aussi jolie que délabrée.

C’est d’ailleurs à cause de son état qui laisse de plus en plus à désirer que ce vendredi 9 octobre 2012, vers 10 heures, des agents de la ville essayent de pénétrer à l’intérieur. C’est la voisine qui n’a pas arrêté de les alerter sur les dégâts que ça engendre sur son propre logement. Elle ne peut même plus jouir de sa terrasse : une foule de pigeons ont élu domicile dans la maison voisine.

Selon elle, le proprio, Alberto Rodriguez, est reparti dans son Espagne natale pour la retraite laissant cette maison complètement à l’abandon. Comme elle ne parvient pas à le contacter, elle a fait plusieurs signalements auprès des services de salubrité.

Une chambre fermée de l’intérieur

Les voilà donc qui déboulent ce matin d’automne. Personne ne répond bien entendu et impossible de forcer la porte, bloquée par une grosse barre de sécurité. Les agents finissent par découper le volet vert de la façade et entrent dans une bâtisse “dans son jus” comme on dit. Un jus qui date bien de la fin des années 90 si on en croit la montagne de courriers qu’ils découvrent dans l’entrée et dont les derniers datent quand même de 1997.

Il n’y a aucun bruit dans les pièces, hormis les pigeons, un brin vénères de se faire déranger. L’un des agents monte alors à l’étage et se retrouve face à une pièce fermée de l’intérieur. Un peu comme dans les débuts d’un roman polar. Et la suite va rester dans le même thème : la porte cède et laisse entrevoir le corps “momifié” d’un homme dans son lit. Il a un pyjama gris rayé et ses charentaises l’attendent encore au pied du lit.

La police débarque pour commencer son investigation. Très vite, on apprend deux choses : l’homme est décédé il y a pas mal d’années et il n’y a aucune trace d’agression ou d’effraction. Il se serait donc simplement éteint dans son lit, une nuit, il y a au moins quinze ans de ça.

Pour l’heure, on ne peut pas être certain de son identité vu l’état du corps. Mais à Lille, tout le monde en parle et se désole : on peut donc mourir seul chez soi, en plein Vieux-Lille, et n’être retrouvé que des années plus tard.

Des passants viennent déposer des bougies devant la maison-sarcophage. Mais quelques semaines après, le mystère repart de plus belle. Le 5 décembre, l’identité du cadavre est confirmée à 99,9% : c’est bien Alberto Rodriguez qui est mort dans son lit et son pyjama gris. On recherche alors ses héritiers car l’homme n’est pas parti sans rien laisser derrière lui. Un bien bel héritage qui paraît d’ailleurs louche pour un peintre en bâtiment à la retraite qui touchait 1000 francs (150€) par mois.

De l’Espagne au Vieux-Lille

Et c’est là que le mystère revient : qui était donc Alberto Rodriguez ? Et comment peut-il laisser un tel héritage ? Dans la rue Saint-Jacques, on parle d’un voisin élégant mais taciturne qui avait ses habitudes au café en face de l’Opéra. Tout le monde sait qu’il est d’origine espagnole et c’est aussi pour ça que beaucoup le pensaient reparti là-bas pour y couler de doux jours en tant que retraité.

En réalité, Alberto Rodriguez n’a jamais remis un pied en Espagne depuis son départ en 1948. Fuyant la dictature de Franco, il est alors traumatisé par la guerre civile espagnole. A son arrivée à Lille, il a 27 ans, il change de prénom (il s’appelait en réalité Mamerto Rodriguez) et décide de devenir peintre-décorateur. Tout ça, on le sait grâce à l’enquête de police mais aussi à celle de Pierre Kerlévéo, un généalogiste lillois réputé, qui apporte son expertise aux enquêteurs.

On apprend également que le jeune espagnol s’est fait des amis à Lille à son arrivée. Dans les années 50-60, il se lie surtout à un couple qui tient un commerce de tripes rue des Patiniers (toujours dans le Vieux-Lille) : Emile Caron et Lucie Chanat. Le couple est plus âgé que lui mais une relation forte les unit. Au point que lorsque Lucie décède en 1971, déjà veuve d’Emile depuis 17 ans, elle lègue tout ce qu’elle possède et ses trois biens immobiliers à… Alberto.

Héritier(s) sans enfant

Autant vous dire que tout ça fait jaser. Très vite, on se demande si Alberto n’était pas tout simplement l’amant de Lucie depuis des décennies. Trente ans les séparent mais l’histoire est trop belle : la riche veuve qui tombe amoureuse et vit une folle passion secrète avec le peintre immigré espagnol qu’on a toujours connu célibataire. Tout ce qu’on sait au final, c’est que dans son portefeuille retrouvé par les enquêteurs, Alberto conservait précieusement une photo de Lucie et de son époux Emile.

On sait donc au moins comment il a hérité de ce patrimoine immobilier. Il ne gardera que la maison de la rue Saint-Jacques, vendant les deux autres biens pour payer les frais de succession. Lui qui habitait un petit appart place Louise-de-Bettignies ne va pas pour autant commencer une vie de dandy. Bien au contraire : c’est là que va commencer sa vie de reclus, celle du voisin taiseux et taciturne. Beaucoup avanceront le fait qu’en réalité, Alberto ne s’est jamais vraiment remis de la mort des Caron-Chanat.

Son corps n’a été incinéré qu’en 2016 et en 2019, même si des neveux et nièce ont été retrouvés en Espagne, la succession d’Alberto n’était toujours pas achevée.

Pour vous raconter cette histoire, on s’est basé sur plusieurs articles :