[Flashback] Louise Thuliez, l’instit’ du Nord devenue grande résistante des deux guerres

Dans Culturons-nous, Flashback
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Il aura suffi de vacances dans l’Avesnois et d’une défaite en Belgique pour faire basculer le destin de cette jeune institutrice lilloise. Louise Thuliez fait partie de ces figures emblématiques de bravoure dans la région et on vous raconte son histoire, de ses premiers actes de résistance à son arrestation en passant par son militantisme féministe.

Le 12 décembre 1881, Louise Thuliez voit le jour à Preux-au-Bois, petite commune en lisière de la forêt de Mormal. Avec sa sœur et son frère, elle va passer son enfance à Maubeuge où elle dévore les livres qui parlent des grands actes d’héroïsme de la guerre de 1870. Son grand-père est instituteur, son père aussi et elle va suivre le même chemin dans ses études.

En 1914, Louise a 33 ans et est devenue instit’ à Lille. Une fois les vacances d’été arrivées, elle file à Saint-Waast-la-Vallée, un petit village situé juste à côté de Bavay et pas loin de la frontière belge, où son grand-père enseignait autrefois. Le 23 août, son destin bascule : dans le village, elle voit passer des soldats anglais, écossais ou encore irlandais qui battent en retraite après la défaite de Charleroi. Avec eux, il y a aussi des paysans belges qui fuient l’envahisseur. C’est un défilé incessant qui va durer toute la journée.

Cacher les Anglais

Sauf que le soir venu, une escorte anglaise décide de rester dans le village pour la nuit. Le lendemain matin, les ambulances british repartent en laissant six blessés aux villageois.es en promettant de revenir avant midi les récupérer. Sauf qu’à 10 heures, les avions allemands sont déjà en train de survoler Saint-Waast et à midi, les soldats ennemis entrent dans le village. Autant dire que les Anglais vont avoir du mal à venir récupérer leurs blessés…

Louise a en fait déjà pris les choses en mains et fait déplacer les blessés chez Henriette Moriamé, une jeune femme du village qui habite seule dans une vaste maison dans le village. Les soldats allemands y déboulent aussi, trouvent les blessés et disent eux aussi qu’ils viendront les récupérer pour en faire des prisonniers plus tard. Du coup, les six Anglais restent à Saint-Waast, sous les bons soins de Louise et des habitant.e.s qui restent.

Les mois passent et le secteur est désormais sous occupation allemande. En octobre, les Anglais sont toujours là, guéris mais devant toujours jouer aux blessés, just in case. Sauf qu’au même moment, un ordre allemand demande à tous les soldats français ou britanniques restés à l’arrière de venir se faire constituer prisonnier. Sinon ? Sinon les nouveaux boss ne vont pas faire dans la dentelle s’ils les retrouvent eux-mêmes. Et ce ne sera guère mieux pour ceux et celles qui les auront cachés ou auront juste oubliés de les dénoncer.

La naissance d’un réseau

A Saint-Waast, c’est mort, on ne compte pas balancer. Sauf qu’on ne veut pas non plus retrouver le village à feu et à sang. Du coup, on cherche une solution et elle se trouve dans le hameau voisin où le prince Reginald de Croy a une belle et grosse baraque. Non, il ne va pas accueillir les soldats chez lui. En revanche, il indique à Louise et ses amies une maisonnette abandonnée en lisière de la forêt de Mormal qui ferait très bien l’affaire puisqu’un autre soldat anglais s’y cache déjà.

Bingo : la bande de Louise, exclusivement féminine, s’occupe de récupérer des fringues, des provisions, et d’y amener une fois la nuit tombée leurs protégés. Voilà, ça, c’est fait. Dès le lendemain, les amies débarquent chez le maire pour lui annoncer que les Anglais sont finalement partis sans qu’elles sachent comment. Le maire faire genre de les croire, et tout est bien qui finit bien pour le village.

Sauf qu’elles ne vont pas s’arrêter là. Elles se donnent pour nouvelle mission de faire carrément exfiltrer leurs soldats anglais, de peur qu’ils ne se fassent trouver. Pour ça, elles vont enchaîner les allers-retours entre les villes du coin pour entrer en contact avec d’autres soldats jusqu’à trouver tout un groupe à Englefontaine. Et là, on commence à voir les choses en grand : les réunir pour les faire passer en force vers la frontière hollandaise.

Voilà comment, de fil en aiguille, Louise va devenir un maillon essentiel de cette filière d’évasion. Elle parcourt le département à la recherche des soldats alliés cachés pour mieux leur faire passer la frontière via la forêt de Mormal et la Belgique. Le temps passe, le réseau s’étend et compte toujours beaucoup de femmes dans ses rangs. Et aux soldats qui veulent rejoindre la Hollande et l’Angleterre, s’ajoutent maintenant les jeunes du coin qui veulent rejoindre l’armée française. En Belgique, c’est Edith Cavell, une infirmière britannique qui bosse pour la Croix-Rouge à Bruxelles, qui prend le relais de l’exfiltration des soldats trouvés par Louise et ses collaborateur.trice.s.

A Lille, c’est le célèbre comité Jacquet qui travaille à faire passer le plus d’hommes possible vers la Belgique. Lorsqu’il tombe en juillet 1915, Louise, Edith et tout le réseau sentent l’étau se resserrer : les Allemands prennent conscience que ces organisations d’exfiltration sont puissantes et bien organisées. Les arrestations se multiplient alors et la frontière franco-belge va être beaucoup plus surveillée.

Arrêtée

Durant l’été 1915, Edith fait savoir qu’elle est aussi de plus en plus surveillée et qu’il faut freiner l’arrivée de soldats alliés chez elle. Plus de soldats OK, alors on organise le passage d’ouvriers français. Le 31 juillet, Louise Thuliez attend donc à la gare du midi de Bruxelles l’arrivée de métallurgistes qui n’arrivent finalement pas. En se rendant dans un nouveau pied à terre du réseau pour passer la nuit dans la capitale belge, elle se fait arrêter par des soldats allemands qui surveillaient la maison.

Incarcérée à la prison de Saint-Gilles, Louise y reste des mois. Pour les Allemands, il est désormais clair que l’institutrice lilloise fait office de passeur pour les soldats alliés. Elle arrive néanmoins à ne pas faire tomber avec elle ses amies de Saint-Waast en persuadant ses geôliers qu’elle bosse seule côté français.

Condamnée

Début octobre 1915, on lui annonce que son jugement tombera le 7. Ils sont trente-cinq à être présentés le même jour. L’infirmière Edith Cavell est là aussi et est même l’une des principaux accusés. Quand vient le tour de l’interrogatoire de Louise, on lui demande la raison de ses actions, à savoir faire passer des soldats à l’ennemi. Sa réponse : “Parce que je suis Française !” Le procès est très vite expédié puisqu’une journée suffit pour interroger tous les suspects.

Pour le tribunal allemand tout est limpide : il a bien affaire à une réelle organisation et demande que huit des accusé.e.s soient condamné.e.s à mort. Autant vous dire que les avocats de la défense sont commis d’office et n’ont guère de latitude pour défendre leurs client.e.s. Dès le 9 octobre, le jugement est rendu en huit-clos mais il n’est communiqué que le lundi 11 octobre aux accusé.e.s : cinq condamnations à mort sont prononcées dont celles d’Edith Cavell et de Louise Thuliez.

Pour “comprendre” pourquoi ces femmes étaient prêtes à sacrifier leur vie pour la patrie, certains avanceront qu’elles étaient “vieilles filles”, sans enfants et avaient finalement trouvé “l’âme sœur” dans leur collaborateur. Bah oui, bien évidemment… Louise ne reverra jamais plus Edith qui sera fusillée dès le lendemain. Elle avait 49 ans.

Edith Cavell

De son côté, l’institutrice lilloise attend son heure dans sa cellule bruxelloise. Mais sa peine sera finalement commuée en travaux forcés à vie (génial). Après un bref passage à Cambrai, elle est donc envoyée le 21 janvier 1916 vers le bagne allemand de Siegburg, le même où a été envoyée l’espionne lilloise Louise de Bettignies. Dans cette prison de femmes, les bagnardes nordistes continuent de résister, refusant par exemple de fabriquer des munitions si elles doivent être utilisées militairement contre la France et ses alliées. Contrairement à Louise de Bettignies, Louise Thuliez en sortira vivante en novembre 1918.

Résitante, épisode II

Quand la guerre éclate de nouveau en 1939, Louise ne tergiverse pas et reprend le chemin de la résistance, cette fois-ci depuis Clermont-Ferrand. Elle y organise un réseau d’exfiltration de soldats vers l’Angleterre et l’Afrique du Nord et s’emploie aussi à ravitailler les différents maquis aux alentours.

Elle est aussi une activiste féministe reconnue, surtout pour son militantisme pour le droit de vote des femmes. Elle va parcourir toute la France pour tenir des réunions pour que les Françaises obtiennent (enfin) le droit d’aller aux urnes. Louise Thuliez meurt le 10 octobre 1966 à Paris mais c’est à Saint-Waast-la-Vallée qu’elle est enterrée. Là où tout a finalement commencé.

Pour écrire cet article, on s’est basé sur plusieurs sources :

  • Le livre que Louise Thuliez a écrit elle-même : Condamnée à mort, écrit en 1933.
  • Le tome 2 de la série de La Voix du Nord “14-18, notre région dans la Grande Guerre” paru en 2016
  • La retranscription par Alain Defosse d’un article paru dans la « Revue des deux mondes » du 1er mars 1919.