[Flashback] Notre-Dame de la Treille, une construction semée d’embûches

Dans Flashback, Lille
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Vous vous êtes déjà demandés pourquoi Notre-Dame de la Treille mélange façade contemporaine et style néo-gothique ? Nous si. Du coup, on s’est plongé dans son histoire mouvementée. Préparez-vous à un siècle et demi de péripéties d’une cathédrale mal-aimée qui a connu les retards de chantier à répétition et dont on a même envisagé la démolition.

Avant la Treille, Lille n’a tout simplement pas de cathédrale chez elle. Jusqu’en 1792, elle a bien la Collégiale Saint-Pierre, située à deux pas de l’avenue du Peuple-Belge et qui abrite la belle statue de Notre-Dame de la Treille. Cette dernière est la sainte patronne de la ville depuis le XIIe. C’est une Vierge à l’enfant sur un piédestal entouré d’un treillis en bois doré.

Par Velvet — Bibliothèque municipale de Lille, CC BY-SA 4.0,

Sauf qu’après 1792, cette collégiale n’existe plus car les Autrichiens l’ont tout bonnement détruite lors de leur siège de la ville. La statue, déjà bien amochée depuis une première mise à sac de la collégiale au XIVe siècle, tombe alors dans l’oubli.

Il faut attendre le XIXe siècle pour que Notre Dame de la Treille revienne sur le devant de la scène. Et on le doit à l’abbé Charles Bernard, un Lillois issu d’une famille bourgeoise. En 1842, il officie dans l’église Sainte-Catherine, une autre église lilloise où a attérri la fameuse statue de la Treille. A cette époque, son culte existe toujours mais il est bien tombé en désuétude.

Avec son cousin Charles Kolb-Bernard, député du Nord, Charles va rallumer la flamme d’un projet que les catholiques lillois ont depuis 1792 : ériger une cathédrale dédiée à la sainte patronne de Lille. Pour ça, ils fondent en 1853, l’Œuvre de Notre-Dame de la Treille et de Saint-Pierre, une asso qui va tenter de rassembler les fonds nécessaires à cette entreprise.

Première pierre

L’Œuvre achète le terrain sur lequel se situe l’actuelle cathédrale, le terrain du Cirque en 1854. Cette ancienne motte a une forte valeur symbolique et religieuse pour les catholiques lillois. “Il se dit que sur cette butte récemment arasée, aurait été construit le château du Buc“, relate Thomas Sanchez, responsable culture et communication de la cathédrale Notre-Dame de la Treille. Malheureusement, ce n’est qu’une belle légende, puisqu’aucune preuve historique ne valide cette hypothèse.

Les catholiques lillois sont tellement en joie qu’ils célèbrent la construction de la future cathédrale avant même que l’appel à projet ne soit lancé. Et le 1er juillet 1854, à l’occasion du jubilé séculaire de Notre-Dame de la Treille, la pierre qui doit être la première de l’édifice est posée par l’archevêque de Cambrai, Mgr Régnier.

On essaie de faire les choses dans l’ordre quand même ensuite : un concours d’architecture est finalement lancé deux ans plus tard en 1856. “C’est l’un des tous premiers concours d’architecture au monde“, ajoute Thomas.

Il est demandé aux concurrents de respecter un thème, et accrochez-vous bien : “C’est donc une église ogivale et du XIIIe siècle qu’il s’agit d’élever au centre même de la grande ville flamande. Tout projet en style prétendu moderne sera impitoyablement refusé. Le roman qui est l’ogival en germe, le XIVe et le XVe siècles, qui sont l’ogival malade ou agonisant ne seront pas admis : on ne veut, je répète, que du XIIIe siècle pur et solide“, souligne l’archéologue et membre du jury, Adolphe-Napoléon Didron. Ça rigolait zéro avec les règles à l’époque. Et vu le résultat final qu’on connait aujourd’hui, c’est assez cocasse.

Miracle sur le podium

En tout le comité d’organisation reçoit 41 projets provenant des quatre coins de l’Europe (Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, Italie et de Suisse) accompagnés par plus de 600 dessins. Avant l’annonce des résultats, les différents projets sont exposés au public dans la Halle aux sucres et le 13 avril 1856, le jury annonce son verdict.

La moitié des projets sont directement écartés car ils ne respectent pas les critères fixés par le concours. Neuf autres projets sont distingués avec une mention honorable, l’équivalent au XIXème siècle du “pas mal” de votre prof de philo sur votre dissert en terminale. Reste dix projets à distinguer. Le jury décide de procéder de la manière suivante : trois lauréats, trois médailles d’or et quatre médailles d’argent.

Et les grands gagnants sont :

Mais la commission à l’initiative du projet, l’Œuvre de Notre-Dame de la Treille et Saint-Pierre l’a un peu mauvaise : pour elle, pas question de confier l’édification d’une cathédrale catholique à nos voisins d’outre-Manche protestants. On file donc les clés du chantier à un prêtre lillois, le père jésuite Arthur Marie Martin qu’on associe avec l’architecte, médaillé d’argent, Charles Leroy fraichement repêché du concours et qui se retrouve miraculeusement premier.

C’est ce qu’on appelle un bon coup dans le dos en bon français. Pas besoin d’attendre le Brexit et l’ère moderne pour se faire des crasses entre voisins, on se débrouillait très bien à l’époque.

Mix de plans

Leroy entreprend alors un grand mix des différents plans, projets soumis au comité et ceux primés au concours d’architecture. Il propose ses plans définitifs en 1864 et ces derniers sont accueillis très favorablement. L’architecte Viollet-le-Duc à l’origine d’un vaste mouvement de restauration des monuments de français, décrit le futur édifice comme “un chef-d’œuvre du XIXe siècle“.

Plan original de la façade de la cathédrale par F. Breyne @gallica.bnf.fr

Le 9 juin 1856, le père Martin pose une “seconde” première pierre, cette dernière marque officiellement le début des travaux.

La folie des grandeurs

Sans financement public, l’érection de la cathédrale ne repose que sur le don des fidèles. Pour les récolter, les Lillois tentent d’user de tous les moyens possibles : il demande même une audience auprès de Napoléon III lors de sa visite à Lille en 1853. On est alors au tout débuit du projet et l’Empereur fait don de 10 000 francs à la commission. On organise aussi une loterie populaire, ce qui permet de récolter près de 167 000 francs. Même les chorales de Lille s’y sont collées en donnant des concerts caritatifs à travers la ville.

C’est toutefois les dons individuels qui constituent la principale source de revenues pour l‘Œuvre. Et ous les moyens sont bons pour “canaliser les bonnes volontés” et récolter des sous-sous :

  • A partir de 100 francs de don, on reçoit le titre de “bâtisseur de Notre-Dame de la Treille et Saint Pierre”
  • Les dons de 5 000, 6 000, 8 000 et 10 000 francs donnent droit à des pierres commémoratives posées à l’intérieur de l’édifice dont la taille variait en fonction de l’importance du don.
Edification des fondations en 1857 @MuséeDeL’HospiceComtesseLille

Malheureusement pour La Treille, de nouveaux projets germent dans la tête des donateurs et des membres de la communauté catholique. Les fonds commencent à manquer en même temps que le développement urbain de la métropole qui explose sous l’effet de l’industrialisation de la ville. “A l’époque, la République souhaite doter la ville d’une université publique. Les catholiques tentent alors de prendre de vitesse ce projet en construisant leur propre université. On draine une partie des fonds destinés à La Treille pour édifier la Catho, fondée en 1875 et inaugurée en 1877“, raconte Thomas.

D’autres erreurs viennent en plus alourdir un peu plus les finances et retarder le chantier. Par exemple, les architectes et promoteurs préfèrent décorer sublimement les parties à peine achevées. Mosaïques, vitraux, autels luxueux et mobiliers liturgiques ornent progressivement les chapelles absidiales, rayonnantes et le chœur, plutôt que de se concentrer sur le gros du chantier. Entre deux laTreille est quand même devenue basilique en 1904 puis cathédrale en même temps que la création de l’évêché de Lille en 1913.

Stop and go

La Première Guerre mondiale sonne l’arrêt des travaux pendant quatre ans. “Le bâtiment n’a pas connu de modification ou de destruction pendant le conflit. A la fin de la guerre les travaux reprennent mais lentement au fur et à mesure que les financements sont disponibles.” Les ouvriers privilégient des matériaux économiques comme le béton armé pour alléger un peu la facture. Les travaux d’édification de la nef ne débutent qu’en 1941 pendant la Seconde Guerre mondiale et s’achèvent six ans plus tard.

En 1953, conscient du coût astronomique que représenterait la poursuite du projet à partir des plans d’origine de Leroy, l’évêque de Lille de l’époque, le cardinal Liénart décide de modifier le projet initial. On diminue la hauteur des voûtes entrainant ainsi la surpression des rosaces du transept et tire un trait sur les deux tours.

Au diocèse dans les années 70-80, on s’interroge carrément sur la possibilité de détruire le bâtiment pour reconstruire une cathédrale avec des matériaux modernes plus adaptés à l’ère du temps. Ou même ne plus rien y construire du tout. “A l’époque, on réfléchissait à la possibilité d’édifier une autoroute urbaine. Sur le tracé de cette voie rapide se trouvait la cathédrale. Dans la cas où la cathédrale aurait été détruite, on aurait déplacé le siège de l’évêché à l’église Saint-Maurice“, explique Thomas.

Au final, c’est le cardinal Liénart, aujourd’hui enterré dans la crypte néogothique, qui milite ardemment pour sauvegarder et terminer l’édifice. On se rend aussi vite compte qu’il serait plus onéreux de détruire le bâtiment que de le terminer.

La “verrue” de Lille

Depuis les années 50 et les derniers travaux importants menés, la cathédrale a donc une façade provisoire délabrée formée d’un mur de briques, de planches à clins et d’une structure métallique adossée à la nef centrale. Ce n’est clairement pas foufou. Pour effacer ce mauvais souvenir qui fait honte à toute une ville, le diocèse entreprend d’ultimes travaux pour doter La Treille d’une façade digne de ce nom.

C’est l’architecte lillois Pierre-Louis Carlier et son équipe qui s’y collent. Avec un budget réduit de 36 millions de francs, l’équivalent de 8 millions d’euros, le projet “Donner une façade à la cathédrale Notre-Dame de la Treille” (oui c’est vraiment son nom) est lancé en 1991. En 1999, 145 ans après la pose de la première pierre par l’évêque de Cambrai, on pose le dernier vitrail de la rosace élaborée par le peintre Kijno.

@PhotoArchiveLaVoixDuNord

Le résultat est intriguant. On retrouve la Treille couverte d’une façade achevée, complète, autoportée, composée d’un marbre translucide éclairant l’intérieur de la nef et le reste de la cathédrale par beau temps. Au final, on est bien loin du résultat néo-gothique voulu au moment du lancement du concours d’architecture en 1856 mais qu’importe : Lille a sa cathédrale. Mais sans clocher et sans flèche (les cloches sont dans le campanile juste à côté).

Le 19 décembre 1999, les Lillois inaugurent officiellement leur cathédrale. Quelques jours plus tard, lors de la nuit de Noël, l’évêque Defois officie au sein de la cathédrale Notre-Dame de la Treille, la première cérémonie religieuse.

Happy end jusqu’au bout, puisqu’en 2009, la cathédrale, longtemps boudée et mal-aimée des habitants et des touristes est officiellement inscrite aux Monuments historiques. “Depuis quelques années, on aperçoit une réappropriation du bâtiment à la fois par les catholiques mais également par les touristes de passage à Lille. La Treille accompagne le développement de cette activité à Lille“, conclue Thomas. La Treille fait aujourd’hui partie du patrimoine de la ville de Lille, qu’on la trouve belle ou non.

Pour vous raconter tout ça, on s’est basé sur une liste d’articles et d’ouvrages académiques :