[Flashback] Le Sébasto, le théâtre lillois construit en 103 jours

Dans Flashback, Lille
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Construit en un temps record au début du XXe siècle pour remplacer le Grand Théâtre détruit par un incendie, le théâtre Sébastopol est aujourd’hui un lieu incontournable de la vie culturelle lilloise. Sauf qu’à l’origine, il n’était pas censé durer plus de 25 ans et qu’il a fini par s’imposer dans l’histoire de ville. On revient sur son histoire alors qu’il vient de souffler fin novembre ses 118 bougies.

Le théâtre, c’est un des loisirs les plus importants au XVIIIe siècle. Mais à Lille, on a un petit souci : la ville a toujours eu du mal à se doter d’un bâtiment digne de ce nom. Et même quand elle arrive à en avoir un, il ne fait pas long feu. Littéralement. En 1700 par exemple, le théâtre officiel de la ville qui se trouvait alors au sein du Palais Rihour a été dévoré par les flammes.

En 1784, un groupe de citoyens se crée et obtient du roi l’autorisation pour en construire un nouveau. C’est l’architecte lillois Lequeux qui s’attèle à construire un beau théâtre au style néo-classique qui est situé à un emplacement idéal, à deux pas de la Vieille-Bourse, juste en face de la rue Faidherbe.

La Braderie, François Watteau

Oui, vous l’avez compris, on est sur la place du théâtre du centre-ville. Là où se trouve aujourd’hui l’Opéra de Lille donc vous savez un peu ce qui va se passer pour ce théâtre…

Bis repetita

Car si on dit que l’Histoire ne se répète jamais deux fois, le théâtre lillois va faire exception. Le soir du 5 avril 1903, les spectateurs et spectatrices se pressent pour la dernière représentation de la saison. Quelques heures plus tard, un court circuit éclate, des flammes surgissent et le bâtiment prend feu et n’en réchappe pas. Lille se retrouve une nouvelle fois sans lieu théâtral.

@LaVoixDuNord

Le maire socialiste de l’époque, Gustave Delory, s’inquiète de la destruction de ce lieu essentiel à la vie des habitants et habitantes de la ville. “Le théâtre est le spectacle-roi à l’époque, le cinéma balbutie, l’automobile est une exception, le sport confidentiel et le tourisme sera pour plus tard“, explique Edgar Duvivier dans son ouvrage Notre Sébasto.

Et on ne peut même pas squatter une autre salle de la ville en attendant : aucune n’avait la capacité d’accueillir autant de public ou avait l’espace suffisant pour entreposer la machinerie nécessaire à des spectacles de théâtre de plus en plus complexes. Sans parler de la place qu’il faut aussi pour la fosse orchestrale indispensable pour les musiciens, les foyers de répétitions et les loges pour les artistes, choristes et comédien.ne.s.

Les 100 jours

Sans théâtre, le quotidien des Lillois et Lilloises devient triste à mourir : c’est métro tram-boulot-dodo. Le 14 mai 1903, un bon mois après l’incendie, le conseil municipal lance donc dans l’urgence une opération pour redonner un peu le sourire à la ville.

L’appel à projets pour construire un nouveau théâtre est directement lancé avec un cahier des charges strict : la ville veut construire un théâtre-cirque provisoire de 2 000 places pour une budget maximum de 300 000 francs et tout ça en 100 jours. Un défi titanesque. Pour vous donner une idée, c’est quasi le même délai (trois mois) dont dispose Numérobis dans Astérix et Cléopâtre pour livrer un palais à César.

C’est un planning de construction serré même pour un bâtiment voué à disparaitre. S’il est voulu provisoire, c’est pour deux raisons :

  • parce que les débris encore fumants de l’ancien bâtiment n’ont pas encore été déblayés de la place du théâtre. On doit donc choisir un nouvel emplacement et la mairie porte son regard sur la Place Sébastopol, à proximité de Wazemmes, à l’intersection des rues Inkerman, Solférino et des Postes.
  • parce que la mairie a en tête de reconstruire non pas un théâtre mais un opéra sur l’ancien emplacement du centre : plus traditionnel et répondant aux attentes d’un public bourgeois qui fréquentait déjà le défunt théâtre.

La mairie annonce le 20 mai (six jours après, oui c’est du rapide) qu’elle retient 5 des 30 projets proposés. Et c’est finalement le plan de l’architecte Léonce Hainez associé à Camille Debosque, entrepreneur général, qui remporte les suffrages du conseil municipal.

Au travail

On ne lambine pas plus longtemps : les travaux commencent dès le 29 août. Les ouvriers utilisent les fondations déjà construites pour un projet de halle de lin pour accélérer le chantier du théâtre. Le 30 novembre, après 103 jours de travaux, le théâtre (qui ne s’appelle pas encore Sébastopol) est né et accueille son premier concert.

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Le montant des travaux est un peu plus élevé que ce qui était prévu, avec un coût total de 349 826 francs. Mais l’architecte Léonce Hainez n’hésite pas à fanfaronner publiquement sur les qualités de son œuvre : “Sébastopolienne, Voyez cet enfant du miracle, Lequel en cent jours bien sonnés, Sous les traits d’un lieu de spectacle, A remplacé son frère

Il faut admettre que l’exploit est considérable. Lille a vu surgir de terre un théâtre imposant et multimodal, adapté aux représentations lyriques et circassiennes en seulement 103 jours.

Car oui, la particularité du théâtre Sébastopol est qu’il pouvait se transformer en cirque. La piste était installée sous le plancher et des crochets situés au plafond permettaient l’installation d’agrès de cirque pour des spectacles de trapèze et de cercle aérien. Les animaux étaient censés atteindre la scène en enjambant la fosse d’orchestre. Pour assurer la logistique et le “bien être” des bêtes, une écurie avait même été installée du côté du concierge. Les abreuvoirs ont survécu jusqu’aux rénovations entreprises en 1964.

Scéno et déco minimales

Malgré l’exploit technique et architectural, le théâtre Sébastopol est loin de faire l’unanimité quand il ouvre, notamment dans les rangs de l’opposition municipale de l’époque. Le bâtiment a une allure “frivole”, sa façade au style “Byzantino-branquignolesque” ne plait pas au public habitué au luxe et à l’allure plus classique de l’ancien théâtre. Selon les rumeurs, le théâtre aurait en fait été conçu pour être démonté puis reconstruit en Afrique du Nord.

L’absence de confort est également vivement critiquée. Il n’y a pas d’allée centrale et on utilise de simples planches en bois en guise de bancs. Sa proximité avec le quartier populaire de Wazemmes et sa situation excentrée déplaisent aux classes bourgeoises.

La déco aussi est assez minimaliste. Du fait du calendrier serré et d’un budget limité, les ouvriers ne se sont pas enquiquinés à revêtir le bâtiment de dorures ou de décorations chargées malgré une visibilité et un emplacement parfaits.

Esprit Sébasto

Le théâtre hérite donc de cet “esprit Sébasto” : une âme populaire et chaleureuse. Jean-Paul Belmondo venu triompher dans la pièce Frederick ou le boulevard du crime n’hésitera pas à faire la remarque : “Hélas ! Aux yeux des snobs, le Sébasto marque mal !

Et malgré l’inauguration du nouveau théâtre que l’on appellera successivement Opéra ou Grand Théâtre en 1923, l’activité du Sébastopol ne désemplira pas. Il survivra à deux guerres mondiales et deviendra la première scène de France de l’opérette “tant par le nombre de représentations que par la qualité de ses distributions et de la variété de ses reprises.

Niveau acoustique, il a aussi de quoi se vanter le Sébasto : normalement, dans un théâtre classique, des loges spectateurs compartimentent l’espace et réduisent en conséquence l’acoustique. Au Sébastopol, elles sont quasi inexistantes et donnent au final une acoustique exceptionnelle. De passage à Lille en 1975, la cantatrice espagnole Montserrat Caballé n’hésitera pas à la souligner. A la fin d’un récital, elle décide de revenir sur scène pour chanter plusieurs morceaux pour le plus grand bonheur du public, tellement elle est « enthousiasmée par la qualité de l’acoustique.”

Voilà. Le Sébasto, c’est l’histoire d’un provisoire qui dure depuis plus d’un siècle. Ou pour reprendre les mots d’Edgar Duvivier : l’histoire “d’un enfant chétif et malmené durant son enfance qui est devenu un robuste vieillard.”

Pour les besoins de cet article, on s’est appuyé sur plusieurs sources :