[Flashback] Marguerite de Flandre, la comtesse à la légende noire

Dans Culturons-nous, Flashback, Lille
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Jeanne de Flandre, c’est bon, tout bon Lillois qui se respecte connaît au moins son nom. Mais Marguerite de Flandre, ça vous dit quelque chose ? Plus compliqué, n’est-ce-pas ? Pourtant, elle aussi a été comtesse. Sa vie a été aussi mouvementée que celle de son aînée et on s’en va vous la conter à la mode de chez Vozer.

On repose les bases : Jeanne et Marguerite sont les deux filles de Baudouin VI, comte de Flandre et de Hainaut à la fin du XIIe siècle. Un daddy féru de croisades et qui n’hésite pas à laisser sa femme Marie de Champagne et sa progéniture dans son comté pour aller tâter du fer en terre sainte.

En 1202, Marguerite vient à peine de pointer le bout de son nez dans ce monde que Baudouin est déjà sur son cheval pour une nouvelle croisade. Trois ans plus tard, le patriarche n’étant toujours pas rentré à la maison, sa femme Marie décide de quitter elle aussi ses filles pour aller le rejoindre (les historiens ne précisent pas si c’est par amour ou pour le ramener par la peau des fesses). Sauf que, pas de bol : elle meurt en route de la peste. Et à peine un an plus tard, Papa Baudouin est capturé lors d’une bataille et on n’aura plus jamais aucune news de lui.

Voilà. On est en 1205 et nos deux frangines sont officiellement orphelines. On les confie à leur oncle Philippe, comte de Namur avant de les envoyer à Paris, chez un autre oncle, Philippe-Auguste, roi de France.

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Moi, Marguerite, 10 ans 1/2, mariée

Alors qu’elle n’a que 10 ans, Marguerite va de nouveau changer de tuteur. Ses deux tontons ont trouvé un mari à Jeanne et décident d’envoyer la cadette chez un autre protecteur : Bouchard d’Avesnes (on ne choisit pas son prénom que voulez-vous), un chevalier du Hainaut qui était un proche du père de la fillette.

Sauf qu’il va y avoir un petit souci dans l’histoire. Bouchard a beau avoir quarante berges, à peine Marguerite a posé le pied chez lui, qu’il s’empresse de l’épouser.

Bon, à l’époque, l’âge de Marguerite n’est pas ce qui choque le plus. Ce qui hérisse le poil du reste de la famille, selon plusieurs histoires rapportées à l’époque, c’est que Bouchard aurait dans sa prime jeunesse fait vœu de célibat. Et on ne rigole pas avec ces choses là. Un clerc qui se marie à une gamine ? No way.

Le jeune marié en rajoute même une couche en revendiquant la part d’héritage de Marguerite vu que Baudouin VI est porté disparu en terre sainte. Pour Jeanne, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le bénitier. La nouvelle comtesse de Flandre en a ras la tiare de son beau-frère scandaleux et en appelle directement au Pape pour qu’il règle la chose.

La sentence papale tombe en 1215 : le mariage de Bouchard et Marguerite est déclaré nul et tous deux sont excommuniés. Mais le couple se la joue à la Roméo et Juliette avant l’heure et refuse la séparation. Il faut dire qu’entre deux, Marguerite serait “tombée sous le charme” de son mari (ou aurait développé un syndrome de Stockholm, mais rien ne le prouve) et a déjà donné naissance à deux enfants, Jean et Baudouin.

Sister war

La guerre est déclarée entre les deux sœurs et tous les coups sont permis. Comme capturer le mari de l’autre. Alors que son propre mari est aux fers dans les geôles du roi de France, Jeanne a réussi à faire prisonnier Bouchard lors d’une chevauchée qu’il montait contre elle en 1219.

Celle qu’on surnomme “la bonne comtesse” veut bien le libérer. A la seule condition que Marguerite le quitte. N’ayant plus trop le choix, cette dernière s’exécute et revient avec ses enfants sous le bras un brin penaude (et à contre-cœur) dans les jupes de sa grande sœur en 1221.

Mais Jeanne n’en a pas fini avec elle. Comme le mariage avec Bouchard est déclaré nul par le pape, ses deux neveux sont logiquement devenus illégitimes. Il faut donc trouver un autre mari à Marguerite pour qu’elle enfante puisque Jeanne n’a toujours pas d’héritier pour le moment. Cette fois-ci, c’est la grande sœur et tonton Philippe-Auguste qui décident et leur choix se porte sur Guillaume II de Dampierre, un seigneur champenois, bien sous tous rapports.

Marguerite l’épouse en 1223 et autant vous dire que ça fait encore jaser dans les chaumières. Si du côté de la famille, les tensions s’apaisent et on ne parle plus de Bouchard au repas de Noël, dehors, on parle d’une Marguerite bigame puisque son premier mari est toujours vivant. Ça ne va pas empêcher les nouveaux mariés de vivre un mariage plutôt serein et d’agrandir la famille avec la naissance de cinq enfants (ou quatre, les sources varient).

Il y aurait certainement pu en avoir d’autres mais Guillaume meurt en 1231 (ou 1232). Marguerite entame sa trentaine en étant veuve et à la tête d’une fratrie qui va très vite se déchirer sur les droits de succession. Surtout ceux de tata Jeanne en fait. Quand cette dernière meurt en 1244, sans héritier, c’est logiquement Marguerite qui devient la nouvelle Comtesse de Flandre et de Hainaut.

Frères d’armes

Et là tout part en vrille chez les mômes de Marguerite. Qui des fils de Bouchard ou de Guillaume hériteront des comtés à la mort de la comtesse ? Dans l’affaire, Marguerite a choisi son camp : celui des Dampierre. Vous vous doutez bien que ça ne passe pas du côté des aînés. On arrête de s’inviter les uns chez les autres pour les fêtes de fin d’année et on part en mode battle.

A un moment, on a cru que le roi Louis IX avait la solution : il y a deux fratries et deux comtés, pourquoi ne pas simplement donner le Hainaut à la première et la Flandre à la seconde ? Simple, logique, efficace. Sauf que Jean, premier fils de Marguerite et de Bouchard, n’a pas l’intention de partager ses jouets les comtés. C’est une guerre fratricide qui commence et qui va ravager le Hainaut où l’on surnomme désormais la comtesse, “Marguerite la Noire”.

En 1253, le camp des Dampierre subit une lourde défaite. Mais rien n’est perdu puisque le pape vient mettre son grain de sel. Il prend parti pour Marguerite (et donc les fils Dampierre) en la prenant sous sa protection tout en levant son excommunication (qui datait de son mariage avec Bouchard, remember).

L’histoire n’en finit pas. C’est une nouvelle fois le roi de France Louis IX qui tranche en 1256. Chacun rentre chez soi et on reste sur ce qu’il avait dit : chaque fratrie aura son comté.

Après l’effort, le réconfort

La paix est enfin revenue et Marguerite a désormais du pain sur la planche pour redorer son blason auprès des habitants. Alors que sa grande sœur était aimée et surnommée à tout va “la bonne Comtesse”, l’étiquette de “Comtesse Noire” colle à la peau de Marguerite. Elle va donc bosser comme une acharnée pour continuer l’œuvre de Jeanne.

Travaux de navigation, nouvelles lois propices à l’économie locale, mécénat ou encore fondation d’hospices… La nouvelle comtesse se montre à la hauteur de sa tâche. En 1270, elle est à l’origine de la toute première procession lilloise en faveur de Notre-Dame de la Treille. Sa vie amoureuse mouvementée est désormais derrière elle, on l’appelle désormais “La bonne dame de Pévèle”, où elle se retire après son abdication en 1271.

Elle a alors 69 ans. C’est son fils Gui de Dampierre qui devient comte de Flandre tandis que son petit-fils, Jean II d’Avesnes hérite du comté du Hainaut, comme convenu. Marguerite meurt en 1280 et se fait enterrer près d’Orchies, à l’abbaye de Flines qu’elle a elle-même fondée et où repose déjà son second mari. Entre comtesse à la légende noire et femme de pouvoir altruiste, on préfère rester sur la dernière partie de sa vie.

Pour sourcer tout ça, on s’est basé sur “Femmes dans l’histoire des Hauts de France” de Christine Duthoit et un peu sur Wikipedia d’où quelques emplois du conditionnel. On en a aussi beaucoup appris grâce à une Bulle sur les pavés et leur super visite sur les femmes badass de Lille.