[Flashback] L’Omnia, son passé jouissif et son histoire sulfureuse

Dans Culturons-nous, Lille
Scroll par là

A l’approche de la Saint-Valentin, un vent de romantisme a soufflé chez Vozer. Alors on a cherché une belle histoire d’amour lilloise à vous raconter. On a cherché, on a trouvé, et on s’est ravisés. Non pas parce qu’on ne croit pas à l’amour mais parce qu’on a trouvé un truc plus croustillant à se mettre sous la dent en passant rue Esquermoise… L’eau à la bouche ? Ça tombe bien, on vous emmène dans une brasserie.

Aujourd’hui, l’Omnia est un établissement lillois bien sous tous rapports. Mais les plus attentifs auront remarqué cette bobine de film qui trace le O du nom du resto. Ceux qui ont des parents et/ou grands-parents lillois ont peut-être pu entendre en repas de famille qu’il fût un temps où l’Omnia ne jouissait pas de cette même réputation. Justement parce que c’était un endroit “jouissif”.

Ouverture de maison close

Ne vous inquiétez pas, on rembobine le film. Nous sommes au XIXe siècle et l’Omnia est… une maison close. Difficile de savoir si elle avait pignon sur rue. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’à partir des années 1860, on parle plutôt d’un music-hall au 9 rue Esquermoise. Son petit nom ? Eldorado. (Coucou Lille 3000.)

En 1886, c’est la fusion des genres : le music-hall se fait racheter, devient une brasserie et se refait une santé architecturale en même temps. Bye bye Eldorado, bonjour la Brasserie de l’Industrie. Oui, bon, on est en pleine révolution Industrielle et les entreprises de textile poussent comme des champignons à Lille. D’où ce nouveau nom moins exotique mais carrément en adéquation avec son époque.

Voilà, vous savez maintenant comment on passe d’un lieu de débauche à une brasserie. Fin de l’histoire. Bonne Saint-Valentin.

Héhéhéhé. Bien-sûr que non, c’est juste l’entracte.

Nouveaux plaisirs

Parce qu’à la fin du XIXe, une foule de nouveaux plaisirs déboulent en ville. On parle de plaisirs culturels, calmez-vos ardeurs s’il-vous-plaît. La grosse nouveauté à l’époque, ce n’est pas le retour de Burger Quizz mais plutôt l’arrivée du cinéma.

Aujourd’hui, qui dit cinoche dit salles aux fauteuils rouges avec pop-corn. En 1896, c’était plutôt rendez-vous au café du coin avec un forain ou un tourneur qui passait par là, un cinématographe Lumière sous le bras.

Vous l’aurez compris, le cinéphiles lillois de l’époque doit attendre que la tournée des films passe par chez lui. Un peu comme on attend aujourd’hui que notre groupe de rock préféré soit programmé à un festoche cet été.

A partir du XXe siècle, le ciné prend du galon à Lille et s’installe désormais chaque année, en mai, à l’hippodrome de Lille. Oui, Lille avait un hippodrome rue Nicolas Leblanc où on allait mater des spectacles de cirque ou encore des combats de coqs. Et à partir de 1904 : des films en noir et blanc.

La salle de 5 000 personnes est rarement vide et certains sentent bien que le ciné à Lille a de beaux jours devant lui. En 1908, le géant du grand écran de la Belle Epoque, on a nommé Omnia-Pathé, jette son dévolu sur… le 9 rue Esquermoise. On arrête d’y servir des frites et on y projette désormais dans une salle de 700 places une multitude de films et d’actualités pendant des heures entières. L’Omnia ouvre officiellement le 1er mars 1908 et devient le premier (vrai) cinéma lillois.

Salle obscure et époque noire

Sauf que la Belle Epoque a une fin et elle s’appelle Première Guerre mondiale. Plus le temps d’aller batifoler dans les rues et d’emmener son rencard dans une salle obscure de l’Omnia. On y retournera pendant l’Entre-deux guerres, bien évidemment. Mais ce n’est plus pareil.

Surtout qu’il y a maintenant une bonne dizaine d’autres cinés à Lille. Pendant la période d’occupation allemande à partir de 1940, on y croise aussi des Allemands. Les films anglais sont interdits et ceux autorisés sont souvent précédés de flashs de pub de propagande nazie (ambiance). Mais au moins on peut encore aller se changer les idées au ciné. Même si c’est à côté de soldats.

Les militaires ne partiront d’ailleurs pas après l’Armistice. La seule différence, c’est qu’ils sont désormais français et viennent de la Citadelle toute proche (Okt ça fait quand même une grosse différence). L’Omnia devient donc une “salle à soldats”. Les habitants du Vieux-Lille (qui ne ressemblait pas vraiment du tout à celui qu’on connaît aujourd’hui) y viennent aussi, certains en passant par l’entrée de la rue du Pas.

Alors oui, on avait presque oublié de vous parler des deux entrées de l’Omnia : il y a la principale qui donne sur la rue Esquermoise et par où passaient ce qu’on appelait les 1e et 2e classes. Et une seconde de l’autre côté, “moins rutilante”, par où entrait la 3e. Ce système de classes ne va pas perdurer rassurez-vous. Tout comme l’âge d’or de l’Omnia, en fait.

Pendant les seventies, la salle tente de ne pas se faire doubler par la concurrence et de renouveler ses bobines. Mais on y passe surtout celles des films de série B. Et bientôt, de série X.

Eteignez la lumière

C’est le porno qui va sauver l’Omnia pendant encore une paire de décennies. C’est aussi comme ça que beaucoup de Lillois se rappellent aujourd’hui des lieux. Certaines lycéennes des années 80 s’asseyaient volontiers dans le bar d’en face pour se moquer de ces messieurs qui sortaient les joues rouges du 9 rue Esquermoise.

Loin de s’en cacher, l’Omnia a joué de sa sulfureuse réputation qui lui a permis de tenir bon jusque dans les années 90. Il était même le dernier ciné porno de France encore en activité. Mais l’arrivée de la VHS a définitivement mis fin au dernier sursaut du plus vieux ciné de Lille.

On est en 1994 et l’Omnia éteint le projo. Aujourd’hui, c’est une brasserie tendance qui assume totalement son passé. En gardant le nom tout d’abord. Mais aussi cette fameuse bobine à la place du O d’Omnia. Pour que ceux qui l’ont connu, il y a vingt ans, ne soient pas trop dépaysés en passant devant avec leur rencard du moment.

Pour sourcer tout ça, on s’est basés sur l’ article de Sébastien Bergès, journaliste à la Voix du Nord, intitulé : “L”Omnia, du pionner Belle Epoque au jouir sans entracte” (août 2009). Mais aussi sur le blog “Cinéma du Nord” d’Olivier Joos, historien du ciné de la région.