[Flashback] Rihour, le palais qui ne faisait que brûler

Dans Culturons-nous, Flashback, Lille
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Il y a fort longtemps, la Place Rihour abritait un flamboyant palais, dont on aperçoit encore les vestiges à travers l’office du tourisme. L’ancien bâtiment est avant tout célèbre pour avoir été le théâtre d’une série de drames, qui lui ont d’ailleurs valu le petit surnom de “palais maudit”. Retour sur un bad karma de plusieurs siècles.

A Lille, la place Rihour c’est un peu le spot incontournable. Point de rendez-vous pour les uns, lieu de passage pour les autres… Ce que les gens ne savent pas forcément, c’est que la place Rihour a une histoire pas piquée des hannetons, qu’on va s’empresser de vous raconter.

Un Palais flamboyant

On espère que vous aimez les histoires sur plusieurs siècles, parce que la nôtre démarre au XVe siècle. Le premier édifice fut construit en 1453 par un certain Philippe III de Bourgogne – dit aussi Philippe le Bon – quand ce dernier choisit Lille comme capitale de la Flandre. Fils de Jean Sans Peur et Marguerite de Bavière, il est héritier de la maison de Bourgogne, de la branche capétienne des Valois. Philippe a donc un gros pedigree, ce n’est pas un chef de seconde zone. Et oui, le royaume de France existait, mais pas tout à fait dans sa config’ actuelle. Ça ressemblait plutôt à ça :

Une époque où la Normandie était anglaise et où le duché de Bourgogne détenait le Nord et une partie de ce qui est la Belgique aujourd’hui. Pour votre culture, on les appelait les Burgondes, avant.

Faut qu’on vous explique ce qu’était Rihour à ce moment-là de la vie. Le terrain est un genre de marécage, arrosé par la Deûle, et sur lequel existe au XIIIe siècle une demeure appartenant à un certain Bérard de Rihout. Un genre de petit manoir, mais rien de grandiloquent. Pour la petite histoire, Rihout pourrait signifier rivière, ce qui fait sens quand on sait que le lieu était un genre de grosse flaque.

Retour au XVe siècle. Philippe Le Bon est donc patron des Bourguignons, et kiffe venir à Lille. Il y passe pas mal de temps (et c’est d’ailleurs à Lille qu’il recevra une lettre de Jeanne d’Arc le suppliant de se rallier au royaume de France dans sa lutte contre l’Angleterre, mais c’est une histoire pour un autre Flashback). Il vit dans l’Hôtel de la Salle, résidence des princes de Flandres à l’époque, qui était environ à l’endroit où est le palais de Justice aujourd’hui, au Peuple Belge. Mais voilà, il s’y sent très légèrement à l’étroit et aimerait bien se faire construire un petit palais rien que pour lui.

Cliché : une poudrière explose

Il achète donc à l’Hospice Comtesse (oui, du nom de Jeanne de Flandre) ce petit îlot rebaptisé au fil des siècle Rihoult, et démarre les plans. Le bâtiment se composera de quatre ailes majestueuses, avec, au cœur, la cour d’honneur, dans un style plus tout à fait gothique, mais pas encore Renaissance. Ses copains nobles pourront y crécher sans se marcher les uns sur les autres, et ça aura une autre gueule que l’Hôtel de la Salle qui commence à dater. Ça, c’est quand tout va encore bien dans le meilleur des mondes. On est en 1450, et comme on reste quand même sur une époque où les buildings ne sortent pas de terre en dix-huit mois, les travaux démarrent en 1453.

Le problème, c’est que toute cette histoire dégénère assez vite. Un an après le début du chantier, un incendie se déclare dans l’enceinte du bâtiment. Paraîtrait qu’une poudrière a explosé, le genre d’accident très courant à cette époque. Qu’à cela ne tienne, les travaux se poursuivent et la partie du bâtiment qui s’est écroulée est reconstruite. Comme on vous le disait, on n’est pas dans des délais hyper courts, dans le bâtiment, à cette époque-là.

Philippe le Bon, cet enjailleur

Si bien que Philippe Le Bon ne verra jamais le palais fini : les travaux s’achèveront en 1473 sous le règne de son successeur, Charles le Téméraire (on aimait bien se donner des petits noms, à la fin du Moyen-Âge). Ca n’empêchera pas Philippe d’y organiser des fêtes d’anthologie, tellement mythiques que leur récit est remonté jusqu’à nous. Banquet du Faisan, festin des Vœux, fête de l’Espinette… Des grosses soirées où tout le monde s’enjaillait bien comme il faut aux frais du maître de cérémonie, qui n’était, askip, pas le dernier pour lever le coude régulièrement.

Le Palais Rihour @Repro La Voix Du Nord

Petit saut dans le temps. Lille passe en 1477 aux mains du Saint-Empire Romain Germanique, puis entre celles du Royaume d’Espagne lorsque Charles Quint décide de transmettre les dix-sept provinces des Pays-Bas, dont fait partie Lille, à Philippe II d’Espagne. Dans la capitale des Flandres, on ne sait plus trop quelle langue parler. Puis en 1667, Lille devient officiellement française lorsque Sébastien Le Preste de Vauban (tiens donc) prend la ville au nom d’un certain Louis XIV. Tout ça nous amène en 1700 tout rond.

Médée prend feu

Le palais Rihour existe toujours, mais a été délaissé par ses nobles. Il a en fait été cédé en 1664 à la ville de Lille pour la coquette somme de 90 000 florins (on n’a pas la moindre idée du cours du florin, on vous laisse faire aller votre imagination pour la conversion en euros). C’est désormais l’hôtel de ville, la maison commune et l’échevinage (un genre de palais de justice avec des juges pros et pas pros) de la ville.

1700, donc. Cette année là, dans la nuit du 17 au 18 novembre, dans la salle des fêtes (celle là même où Philippe l’enjailleur mettait le feu au dance floor 250 ans plus tôt), une sage pièce de théâtre, Médée, se joue. On n’a pas le détail sur celui ou celle qui aurait par mégarde fait tomber son mégot sur un pan de rideau, ou fait rouler une bougie sur la robe d’une gente dame, mais toujours est-il que tout part en fumée. L’incendie ravage cette partie du palais. Il sera reconstruit à l’identique, Lille avait le budg’ à cette époque.

Voilà, ça c’est pour le second incendie. Le palais vaque à ses occupations d’hôtel de ville et de maison commune. Et en 1756, histoire de continuer sur sa lancée, se refait un petit feu des familles, parce que jamais deux sans trois. Les travaux de reconstruction de l’incendie de 1700 sont à peine terminés que le 6 novembre 1756, le bailliage de la Salle (un mélange d’autorité militaire et judiciaire qui n’existe plus aujourd’hui) part en fumée, dans l’aile ouest du palais.

Cet incendie-là fait des gros dégâts. Seules survivent la chapelle (devenue le conclave), ses dépendances et une tourelle octogonale, ce qui n’est pas grand chose. Un peu plus tard dans le siècle, c’est l’aile sud-est qui sera elle-aussi détruite par le feu, comme c’est la mode chez les ailes de ce palais. Là, Lille a manifestement moins de budget. La partie incendiée ne sera pas reconstruite. C’est tout pour le XVIIIe siècle.

Détruit puis reconstruit

Voyons voir ce qu’il se passe au XIXe. Déjà, Rihoult s’est, au fil des décennies et de l’usage, transformé en Rihour. Le palais, qui a désormais plus de trois cents ans, s’offre un p’tit beffroi tout neuf en 1826. Et il est construit avec un but bien précis : porter à son sommet une cloche d’incendie. Le petit hic, c’est que lorsque les travaux furent achevés, les artisans réalisèrent qu’aucune cloche digne de ce nom n’aurait la place de passer par les entrées construites un brin trop étroitement. Haha. Ils ont mis une sonnette à la place, mais ça n’avait pas la même gueule.

Les Lillois finissent par comprendre que le Palais ne cessera jamais de brûler. Du coup, pour conjurer ce mauvais sort, il est décidé de le détruire. En 1846, tous ses murs tombent, à l’exception de la chapelle, devenue cette fameuse salle du conclave. L’idée de la ville est de reconstruire un palais. C’est l’architecte Charles Benvignat, qui avait déjà brillé avec sa statue de la Déesse en 1842, qui s’y colle. Le monument est donc construit dans un style néo-renaissance du plus effet, en 1857. La peinture a à peine fini de sécher qu’on y joue la cantate d’Hector Berlioz, le Chant des Chemins de Fer, du vivant de l’auteur. Voilà, tout est bien qui fini bien.

Pas du tout.

En 1871, l’aile gauche du palais s’effondre brutalement. On se contente de balayer les décombres, et on croise les doigts pour que le reste du bâtiment tienne debout. Le répit durera 10 ans. En 1881, le sort s’acharne. Les cheminées de l’aile droite s’écroulent à leur tour.

Court circuit en 1916

Evidemment, avec une chance comme celle du Palais Rihour, vous pensez bien que la Première Guerre mondiale ne sera pas tendre avec le bâtiment. Ca aurait pu arriver plus tôt, mais voilà, le dernier malheur de Rihour arrive en 1916.

On se refait un petit topo : à ce moment-là, Lille est zone interdite, personne ne sort, personne ne rentre sans l’autorisation de l’Allemand occupant. Ce n’est pas la joie, et les alliés sont contraints et forcés de balancer leurs bombes sur les points stratégiques de la ville.

On n’arrive pas exactement à savoir pourquoi l’hôtel de ville prend feu. On soupçonne un court circuit dans ce bâtiment devenu vétuste avec l’âge. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’est plus question d’aile ouest ou sud-est. Dans la nuit du 23 au 24 avril 1916, tout crame à l’exception de la salle du conclave (increvable, celle-là) et des services financiers. La ville décide de tout raser, sauf la chapelle/conclave, la salle des gardes et l’escalier d’honneur, seules réminiscences du palais de Philippe le fifou Le Bon.

Les ruines de l’Hotel de Ville en 1918.

Et ce gros monument aux morts qu’on voit en premier plan, accolé à la chapelle ? Construit en 1929 pour rendre compte des souffrances des Lillois pendant la Première Guerre mondiale. Pourquoi l’avoir collé à un bâtiment classé, seul témoin d’une époque vieille de 400 ans ? Il ne devait pas y avoir de plan local d’urbanisme digne de ce nom à cette époque.

Voilà, c’était long, hein ?

Pour les besoins de ce pavé cet article, on a fait appel à plusieurs sources :

Quelques articles de La Voix du Nord :

Des livres et des articles de journaux anciens :

Quelques sites internet :