Pourquoi Faidherbe fait-il polémique à Lille ?

Dans Flashback, Lille, Politique
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Avec une statue à deux pas de Répu’, une rue dans l’hyper-centre et un lycée, rare sont les Lillois pour qui Faidherbe n’évoque rien. Mais cette présence dans l’espace public est remise en cause depuis déjà plusieurs années et le passé colonialiste de ce général né à Lille est de nouveau pointé du doigt en marge des manifestations contre le racisme qui parcourent le monde actuellement.

Repartons un bon 200 ans en arrière pour commencer. On est début juin 1818, rue Saint-André , dans le Vieux-Lille. C’est là que naît Louis Léon César Faidherbe. Sa famille est modeste mais comme il est plutôt très bon en maths, il décroche une bourse et quitte le collège de Lille pour le collège royal de Douai avant d’entrer à l’École polytechnique en 1838.

Sa carrière en France…

Il gardera toujours un lien avec Lille. C’est d’ailleurs ici qu’il a appris le début de la guerre de 1870. Nommé alors général commandant en chef de l’Armée du Nord, il est connu pour avoir encaissé quelques défaites dans la région mais avoir quand même permis que Lille ne tombe pas aux mains des Prussiens. Il est en fait l’un des rares officiers français à s’être illustré dans cette guerre qui finira par la capitulation de la France…

Il deviendra ensuite député de la Somme, puis conseiller général pour le canton de Lille-Centre, puis sénateur du Nord. Bref un homme politique de la région connu.

Le général Faidherbe en1884.

Voilà pourquoi il a, à Lille, une statue, un lycée et une rue à son nom. Il en a d’ailleurs dans d’autres villes de la région. Mais vous vous doutez bien que ce n’est pas pour cette partie de sa vie qu’il fait polémique.

… versus sa carrière colonialiste en Afrique

Car avant de rentrer dans le Nord pour combattre contre la Prusse, le jeune Faidherbe a bourlingué. Et pas pour faire du tourisme culturel. Le jeune sous-lieutenant a servi en 1842 lors de la conquête française de l’Algérie. Il a aussi été envoyé en Guadeloupe avant de revenir en Algérie où il est remarqué par sa hiérarchie. On le promeut chef de bataillon avant de le nommer, en 1854, gouverneur du Sénégal.

La France y a un comptoir depuis le milieu du XVIIe siècle avant d’en faire une colonie française. L’arrivée de Faidherbe n’est pas anodine dans l’histoire du Sénégal puisqu’il ne va pas rester les mains croisées là-bas. Il va mener des travaux d’ethnographie et de géographie sur l’Afrique occidentale, s’intéresser aux langues locales, mettre en place de nombreuses infrastructures et développer l’économie sénégalaise.

Oui mais. Mais il le fait pour le compte d’un pays colonisateur. Il est donc une incarnation du passé colonialiste français. En tant que gouverneur, il a également continué à conquérir des territoires africains pour le compte de la France et certains historiens sénégalais parlent de lui comme d’un “pacificateur impitoyable” qui aurait brûlé des villages et soumis par la force de nombreuses populations civiles lors de ses conquêtes.

C’est pour ce versant de l’histoire qu’au Sénégal, où Faidherbe a aussi des statues érigées à sa gloire, un débat autour du déboulonnage de celles-ci revient souvent dans l’actualité, surtout depuis 2017. Entre colonisateur implacable et “gouverneur bâtisseur“, la position du général français est complexe à définir, même pour les historiens sénégalais qui se trouvent en désaccord sur la question.

Statue du général Faidherbe à Saint-Louis au Sénégal en 2006.

A Lille (qui est jumelée à Saint-Louis, ville sénégalaise d’ailleurs), la même question se pose : faut-il garder la statue d’un homme qui incarne le système d’oppression colonialiste ? C’est non pour le collectif Survie Nord qui a lancé il y a quelques années la campagne “Faidherbe doit tomber”.

Déjà en 2018, lors du bicentenaire de la naissance du général lillois, ce collectif avait demandé le déboulonnage de la statue de la place Richebé et le changement de nom de la rue qui relie Lille-Flandres à l’Opéra. Martine Aubry avait alors admis la “légitimité” de ce débat. Mais avait ajouté que la municipalité n’avait nullement l’intention de retirer la statue ou de débaptiser la rue Faidherbe.

Lors des récents rassemblements lillois contre le racisme, de nombreux manifestants se sont retournés vers la statue vu comme symbole de l’oppression coloniale raciste. Et le débat autour de sa légitimité à trôner sur la place publique en 2020 a été relancé comme dans d’autres villes du monde. Emmanuel Macron a clairement exprimé son opinion en la matière lors de son allocution de dimanche dernier :

La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue. Nous devons plutôt lucidement regarder ensemble toute notre Histoire, toutes nos mémoires.

Emmanuel Macron, le 14 juin 2020

Qu’importe pour le mouvement Survie Nord qui prévoit une nouvelle action symbolique ce samedi à Lille pour continuer de demander le déboulonnage de la statue de Louis Faidherbe.

Le collectif verrait bien un monument aux victimes de la colonisation en lieu et place de l’actuelle statue selon La Voix du Nord.