[Flashback] Le Palais des Beaux-Arts de Lille a été construit grâce à une loterie populaire

Dans Flashback, Lille
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Imaginez : Martine Aubry, pour construire un grand bâtiment public, décide d’organiser une loterie dont le premier lot s’élèverait à 200 000 euros. Impossible, hein ? C’est pourtant ce qui s’est passé en 1883 pour la construction du Palais des Beaux-Arts.

Allez, comme d’habitude, on va remonter un peu plus loin que l’événement pour vous donner un peu de contexte global et faire en sorte que l’histoire se tienne de bout en bout. Nous sommes en 1792. Si vous avez bien suivi au primaire, vous savez qu’on est en plein dans la Révolution française, et que la Terreur bat son plein à Paris.

En province, c’est plus calme, même si les gens ne sont pas masse sereins quand même. À cette époque, il y a deux ennemis intérieurs : le clergé et la noblesse. Oui, on sait, on ne vous apprend rien. Deux minutes, on y arrive : le truc, c’est que les églises, couvents et autres riches demeures regorgent d’œuvres d’art. Elles sont saisies par les révolutionnaires, ainsi que les biens d’immigrés, au passage. On n’était tendre avec personne, à l’époque.

Dans la saisie lilloise, on compte 583 tableaux et 58 gravures. Ils sont entreposés dans l’ancien couvent des Récollets, à l’angle de la rue des Arts et du boulevard Carnot. Joseph-Louis Watteau, peintre et directeur de l’académie des arts de Lille, convainc l’autorité locale de créer un musée pour en exposer les plus belles œuvres. En décembre 1792, une première exposition se tient à l’académie des arts. Cinq toiles de l’église de La Madeleine et vingt du couvent des Récollets sont exposées. Mais seuls les étudiants de l’académie y ont accès. Faudrait pas non plus que les manants puissent se faire plaisir avec de l’art, non plus. On a envie de pointer là du doigt le fait que la collection du musée a donc été constituée à la base d’oeuvres confisquées à des Lillois (même si certaines seront ensuite restituées).

Déménagement à Rihour

Avec l’arrivée d’un certain Napoléon B. au pouvoir, la ville reçoit de l’Etat 46 tableaux et 3 788 francs pour les restaurer. En 1803, le musée est officiellement ouvert dans le couvent des Récollets. 109 œuvres y sont exposées. Le reste moisit patiente au grenier. La collection s’agrandit peu à peu, et en 1848, ce sont 250 toiles qui déménagent au deuxième étage du nouvel hôtel de ville, place Rihour, construit par Charles Benvignat (à qui on doit aussi la déesse).

Le musée des tableaux est alors pris en main par Edouard Reynart. Ce conservateur passionné fait passer la collection à 750 œuvres en 1875. C’est d’ailleurs à lui qu’on devra l’acquisition des Jeunes et des Vieilles de Goya, pièces phares de la collection, encore aujourd’hui.

Un portrait d’Edouard Reynart par le peintre Carolus Duran (Palais des beaux-Arts de Lille)

Bon, voilà, l’art pictural est bien représenté à Lille. Le souci, c’est qu’il n’y a pas moyen de pousser les murs de l’Hôtel de ville de Rihour pour y exposer toutes les œuvres. Arrive alors au pouvoir un maire qui va avoir une idée folle. Géry Legrand (le fils de Pierre, pour les Fivois.es), devient l’édile de Lille en 1881. On lui doit le développement de l’éclairage public et du tramway, mais aussi la création de l’école supérieure de commerce de Lille (l’ancêtre de Skema). Le truc, c’est qu’il est aussi artiste. Son goût prononcé pour l’art en général le fait rêver d’un grand palais où les Lillois.es pourraient admirer des centaines de toiles et de statues.

Cinq millions de tickets

Vous savez combien ça coûte, un palais ? Trop cher pour la municipalité, clairement. Il faut trouver un moyen pour financer ce projet. Géry Legrand décide alors d’organiser une grande loterie. Rien à voir avec la loterie du patrimoine de Stéphane Bern. On parle ici d’une vraie loterie, où le gagnant remporte 200 000 francs, ce qui n’est pas rien pour l’époque. En 1883, le maire fait donc imprimer cinq millions de billets de loterie à un franc. Il espère, bien sûr, que tout sera vendu, ce qui lui aurait donné un budget de 4,8 millions de francs pour la construction de son palais. Mais l’opération ne marche pas aussi bien que prévu.

Seulement 2,8 millions de tickets sont vendus. Loin de couvrir les ambitions du maire artiste. Un concours d’architectes est lancé l’année suivante et en 1885, ce sont les architectes parisiens Edouard Bérard et Fernand Delmas qui se lancent dans la construction d’un bâtiment de type “Belle époque”. Les plans prévoient des dimensions démesurées, on va pas se mentir. Si bien qu’en 1889, on en est à la moitié du palais, les fonds ont été complètement avalés par les quatre ans de travaux, et Edouard Bérard décide de démissionner. Géry Legrand se trouve bien fin, avec un demi palais, et plus d’argent pour continuer.

Demi palais

Son aura de début de mandat a alors disparu, et on lui reproche ses grands projets aux dépens des affaires sociales qui auraient pu mériter son attention (on vous fera un jour un Flashback sur les caves de Saint-Sauveur où s’entassaient des milliers d’ouvriers dans des conditions indignes). Décision est prise de couper court à ce chantier. Le Palais sera achevé, amputé de moitié (là où est actuellement le grand bâtiment de verre, dans la partie arrière).

Il est inauguré le 6 mars 1892. Six cents invités se pressent pour découvrir les collections exposées. Dans la même journée, 10 000 Lillois.es foulent le parquet tout neuf du bâtiment, construit donc avec leurs billets e loterie.

Ça pourrait se terminer là, mais pour être complet, le récit doit s’achever sur une mauvaise note. Dans les mois et les années qui auront suivi son inauguration, Géry Legrand sera vivement critiqué pour la construction de ce palais : les salles sont tellement grandes que les chauffer coûte le PIB de l’Ethiopie, et il est compliqué d’y mettre en valeur des tableaux de taille normale, écrasés par le poids des lieux. Des malfaçons se révèlent et même construit à moitié, le musée semble totalement surdimensionné.

Mais comme d’habitude, le temps panse les plaies et le Palais des Beaux-Arts est aujourd’hui un bâtiment emblématique de Lille. Il est aujourd’hui l’un des plus grands de France, avec ses 70 000 œuvres, dont 2 000 exposées.

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