[Flashback] Au fil des siècles, quatre beffrois ont surplombé Lille

Dans Flashback, Lille
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Oui, oui, Lille a eu au total quatre beffrois. Il n’ont jamais pu se côtoyer en même temps dans la ville et il n’en reste que deux debout. On va vous raconter ça tout de suite avec le doux son de leur carillon en fond sonore.

On ne va pas faire compliqué et commencer par le commencement. Déjà, un beffroi ça sert à quoi ? Parce qu’aujourd’hui, on ne va pas se le cacher, ça sert surtout à entendre carillonner le P’tit Quinquin sur la place du théâtre, avoir une belle vue sur la ville et prendre de jolies photos.

Mais à l’origine, un beffroi, c’était beaucoup plus que ça. Au Moyen-Âge, une ville qui construisait un beffroi voulait signaler à tous et toutes qu’elle était libre, autonome et puissante. Plus de suzerain pour l’administrer, elle était indépendante et le faisait savoir entre autres de cette manière. Le carillon était aussi là pour supplanter un peu la cloche de l’église et servait à donner l’heure (et pas seulement le temps des prières) et à alerter les habitant.e.s si un danger survenait dans la ville.

Le beffroi de la halle échevinale

Le tout premier beffroi de Lille se trouvait à quelques mètres de l’actuel Opéra, dans le centre ville. On le situe grosso modo à l’angle de la rue de Paris Pierre-Mauroy et Faidherbe (là où se trouve le resto Hippopotamus en fait). Il n’était pas là tout seul puisqu’il faisait partie de la halle échevinale qui est une sorte d’ancêtre de mairie. Car à l’époque, la ville est dirigée par ce qu’on appelait un Magistrat qui bossait depuis cette halle.

Bibliothèque Municipale de Lille, CC BY-SA 4.0

On ne sait pas trop à quoi ressemblait ce premier beffroi que certains datent autour du début du XIVe siècle. On sait juste qu’un nouveau a été construit au même endroit vers 1442. Et là on en sait un peu plus sur son architecture. Sur la base de l’édifice reposait une charpente en forme de cône avec au-dessus une espèce de grosse boule qui renfermait la fameuse horloge. Et au sommet, il y avait finalement le beffroi en lui-même qui pointait avec, à l’intérieur, le carillon.

Gravure de 1830. Bibliothèque Municipale de Lille, CC BY-SA 4.0

Il est resté près de deux cents ans en place. Il a survécu à un incendie mais pas au temps ou à la politique : vers 1600, sa pointe menaçait de s’effondrer et on a dû l’enlever par sécurité. Amputé, on va confier le rôle de beffroi à l’église Saint-Etienne en lui donnant les cloches du carillon et il est définitivement “déconstruit” quand la halle échevinale perd sa fonction communale au profit du palais Rihour.

Le beffroi de Rihour

Ah le palais Rihour… On vous avait raconté son histoire rocambolesque dans un autre Flashback. Pour vous la faire courte, Philippe le Bon qui adore Lille veut se faire construire un bon gros palais dans le centre vers le milieu du XVe. Palais qui connaîtra beaucoup (mais alors beaucoup) de péripéties à base d’incendies. Ce qui ne l’empêchera pas de jouer la fonction d’hôtel de ville, de maison commune et d’échevinage (un genre de palais de justice) pour la ville.

Le palais s’est offert un p’tit beffroi tout neuf en 1826. Son but ici : faire que la cloche à son sommet prévienne en cas d’incendie. Mais, fun fact, c’est seulement à la fin des travaux que les artisans réalisèrent qu’aucune cloche digne de ce nom n’aurait la place de passer par les entrées construites un brin trop étroitement. Du coup, c’est un beffroi sans cloche… mais avec une sonnette. Moins classe d’un coup.

Par Blondel — Bibliothèque municipale de Lille CC BY-SA 4.0,

Il ne va d’ailleurs pas faire long feu (jeu de mots assumé) puisqu’on le démonte dès 1857 quand on essaye de reconstruire ce maudit hôtel de ville qui continuait de s’effondrer et brûler. Il a tout de même été réputé comme étant le plus haut bâtiment de la ville à l’époque avec une super vue. C’est toujours ça de pris.

Bibliothèque Municipale de Lille, CC BY-SA 4.0

Le beffroi de la CCI

Du coup, la ville va vivre sans beffroi à partir de 1857 jusqu’à ce qu’on se décide de construire celui de la Chambre de Commerce et d’Industrie au début du XXe. Clairement, celui qui surplombe encore aujourd’hui la place du Théâtre était surtout là pour démontrer la puissance économique de la ville.

La première pierre de l’édifice est posée le 15 avril 1910 et les travaux sont confiés à l’architecte Louis Cordonnier, une pointure du style néo-flamand de l’époque. Tout est terminé en 1914. Mais on va dire qu’inaugurer ce nouveau bâtiment n’est d’un coup plus une priorité. Il faudra attendre la fin de la Première Guerre mondiale et 1921 pour la fameuse inauguration en grandes pompes.

Son beffroi est clairement le point culminant de la ville à l’époque. Il se raconte qu’on aurait déposé, dans ses fondations, un tube de plomb scellé dans la maçonnerie qui renfermerait un exemplaire de l’acte officiel, deux jetons d’argent de la chambre de commerce et différentes pièces de monnaie de l’époque.

Ça, c’est pour la légende. Pour ce qui est sûr, c’est que ce beffroi a de la classe mais pas de carillon. Il faudra attendre 1979 pour que les premières cloches soient financées. Elles ne seront installées qu’en 1984 et ne sonnent que pour entonner des airs ch’tis de Desrousseaux ou de Simons. Et depuis 2005, il alterne entre le P’tit Quinquin et l’hymne européen de Beethoven.

Le beffroi de l’hôtel de ville

Nous voilà arrivés au petit dernier, celui de la mairie. Tout en gardant le côté néo-flamand, on lui ajoute des notes du style art-déco qui fait fureur dans les années 1920, période où on décide sa construction. Car la mairie en a eu ras la casquette du palais Rihour qui passait littéralement sa vie à brûler. Lorsqu’un court-circuit venu de nulle part provoque un énième feu en 1916, on décide simplement de ne pas reconstruire et de tout raser. Voilà, affaire réglée, bye bye Rihour.

Sauf qu’il faut bien une mairie à la ville. Le projet est confié à l’architecte lillois Emile Dubuisson et on décide de quitter le centre-ville pour le quartier Saint-Sauveur. Quartier qui était tout sauf branché à l’époque puisque les ouvriers des industries textiles du coin y habitaient et y bossaient. Pour les socialistes qui dirigent la ville, ce n’est clairement pas anodin de s’implanter là-bas : par la construction de la mairie, c’est tout le quartier qu’ils espèrent transformer.

Et ils tiennent aussi à avoir un beffroi à accoler à leur nouvel hôtel de ville pour répondre à celui de la CCI. Le beffroi reste quoi qu’on en dise un symbole de pouvoir et la mairie veut donc le sien. Le projet ne fait absolument pas l’unanimité dans les années 20 : pas mal de journaux de l’époque accusent la mairie de jeter l’argent du peuple lillois par les fenêtres avec ce nouveau beffroi qui ne sert finalement plus à rien, fonctionnellement parlant.

Le maire de l’époque, Gustave Delory et l’architecte Dubuisson n’en démordent pas. Le chantier de l’hôtel de ville démarre en 1924 mais celui du beffroi ne démarrera qu’en 1929 pour s’achever en 1932, sous le mandat de Roger Salengro.

Bon et au final, il pèse dans le game, ce beffroi lillois. Avec ses 104 mètres de haut, ses 400 marches, ses 3100 m3 de béton armé et son phare à la mode des gratte-ciels américains, il est encore aujourd’hui le plus haut beffroi d’Europe. Il ne sert en soi à pas grand chose mais il se dit que par temps clair (sans pluie et sans pollution du coup), on peut voir jusqu’à 32 km à la ronde de son sommet. C’est déjà ça.

On finira en vous replaçant le fait qu’à la base de l’édifice, on retrouve sculptés les géants de la ville, Lydéric et Phinaert.

Pour écrire cet article, on s’est basé sur plusieurs sources :