[Flashback] L’Oiseau de France, le journal clandestin qui a informé Lille et Roubaix pendant la Grande Guerre

Dans Flashback, Lille
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En 14-18 dans le Nord, il était difficile aux populations des régions occupées de savoir ce qu’il se passait de l’autre côté de la ligne de front. Les journaux étaient constamment contrôlés et censurés par les Allemands. La seule alternative, c’était donc la clandestinité. Un journal sous-titre changeant a, pendant 22 mois à partir de février 1915, sorti les Nordistes de l’isolement et de l’ignorance imposés par l’occupant. Retour sur l’aventure de L’Oiseau de France.

Le pharmacien, l’abbé et le patron, ça pourrait être le titre d’un nouveau far-west spaghetti, mais que nenni. Cette histoire-là est bien réelle et met en scène trois personnages de la métropole au destin extraordinaire qui ont risqué leurs vies pendant la Première Guerre mondiale pour informer les populations occupées sans propagande. Fondé à Lille, il a été diffusé de main en main jusqu’en 1916 après l’arrestation de ses fondateurs : le pharmacien Joseph Willot, l’abbé Jules Pinte et le patron Firmin Dubar.

Firmin Dubar @Archives Voix du Nord

Le Nord à l’heure du Kaiser

Déjà pour planter le décor, Lille et son agglomération sont depuis le début de la guerre, une région occupée par les Allemands. Et autant dire que quand l’armée du Kaiser débarque en ville, ça rigole zéro. Pour forcer les habitants à adopter une attitude conciliante et “coopérative”, le 13 octobre 1914, les Allemands prennent en otage plusieurs Lillois dans le but d’éviter tout mouvement de résistance et de dissuader la population de tenter quoi que ce soit de subversif contre les nouveaux arrivants.

La principale préoccupation des nouveaux occupants, c’est de contrôler les principaux canaux d’information et de couper cette partie de l’Hexagone du reste de la France encore “libre”. S’installe alors une véritable guerre de l’information.

Le 14 octobre 1914, plusieurs décisions et interdictions sont prises par nos chers voisins : interdiction d’installer des appareils radiotélégraphiques ou de s’en servir, de faire des signes optiques, de sonner les cloches ou de lâcher des pigeons voyageurs.

Quelques mois plus tard, le 15 mars 1915, le commandant des forces d’occupation de Lille, le général Von Heinrich prend des mesures encore plus vénères en interdisant l’édition, le tirage et la diffusion des journaux n’ayant pas passé l’étape de la censure du bureau de l’état major. Le colportage est interdit (et oui, c’était bien un délit de répendre des rumeurs) et la vente des journaux indépendants également.

Comme le dira le général allemand Lundendorff, après la guerre : “Nous avions les yeux fixés sur la propagande ennemie comme le lapin les tient rivés sur la vipère“. Du coup, comment fait-on pour museler toute une population ? En créant son organe de propagande, pardi ! Seul deux quotidiens d’information subsistent dans ce Lille occupé.

Le Grand Echo du Nord (l’ancêtre de La Voix Du Nord) est réquisitionné par les occupants et devient le Lille Kriegszeitung (Journal de Guerre lillois en bon français) imprimé en allemand et destiné aux soldats en garnison. Les populations francophones devront se satisfaire de La Gazette des Ardennes fondée en novembre 1914 et imprimée dans une autre ville occupée, Charleville-Mézière. Cette publication, c’est la seule source d’information pour les Lillois qui retranscrit les communiqués de l’armée allemande.

Un soldat allemand s’adressant à Marianne et au John Bull Britannique
@LesCheminsDeMemoireDeLaGrandeGuerreEnNord-PasDeCalais

Un comité de résistance décide de fonder un journal clandestin afin de contourner la propagande ennemie et bénéficier d’une vision plus large et “objective” du conflit dès les premiers mois d’occupation.

Le stylo comme arme

L’Abbé Pinte, Firmin Dubar et Joseph Willot
@LeMondeIllustréDe1923

Le premier numéro d’un journal clandestin paraît le 1er janvier 1915 sous le titre du Journal des occupés… inoccupés et changera de nom plusieurs fois pendant son existence, mais c’est bien le nom de L’Oiseau de France qui restera dans l’Histoire. A la tête de cette aventure clandestine on retrouve trois personnages :

Firmin Dubar a 54 ans au début du conflit. Il est le directeur de l’entreprise de textile Dubar-Delespaul et président du conseil d’administration de l’Institut Technique. Il a l’idée de monter un comité de résistance en décembre 1914. Il crée son journal uniquement distribué dans la ville de Roubaix, sous le pas de la porte des notables de la ville. Au début de l’aventure, les nouvelles étaient polycopiées à quelques exemplaires.

Pour parvenir à réaliser cette aventure, le patron s’associe à l’abbé Pinte qui capte de nuit depuis son poste TSF (Transmission Sans Fil) les ondes radios émises par la Tour Eiffel et une station anglaise des Cornouailles nommée Poldhu.

L’Abbé et le patron nouent contact au cours de l’année 1915 avec un pharmacien, professeur à la Catho, Joseph Willot. C’est lui qui va étendre le réseau de distribution et décider de propager le journal clandestin à la ville de Lille avec la “création” d’un nouveau journal, La Patience ayant comme devise : “Savoir montrer, autour de soi, malgré les tristesses de l’heure présente, une patience inlassable, une invincible confiance, c’est servir modestement, mais non sans grandeur, les intérêts supérieurs de la Patrie”. C’est long pour un slogan, mais c’est sacrément joli comme devise.

Pour augmenter le nombre de tirages, le journal est imprimé dans les laboratoires pharmaceutiques de Joseph Willot. Ce dernier met en chantier l’impression d’un ouvrage médicinal pour tromper la vigilance des allemands et faire croire à une activité d’impression normale dans sa boutique.

L’entreprise de lancer un journal clandestin est dangereuse et pour brouiller les pistes des enquêteurs allemands, les rédacteurs changent régulièrement de nom (dont L’Oiseau de France donc) et donnent l’impression de plusieurs journaux clandestins alors qu’il ne s’agit que d’un seul et même journal. Certaines éditions présentent un tampon “Poste ancienne de France” pour faire croire que le journal a été imprimé de l’autre côté du front et lâché au dessus de Lille par des aviateurs alliés.

@BNF/Gallica

Au plus forts de son activité, ce seront quelques 1 000 exemplaires distribués à chaque édition entre Lille et Roubaix. Un artiste, Henri Soubricas participe à ce réseau de distribution. Pour éviter d’éveiller les soupçons, le sculpteur parcourt les 11 kilomètres à pied entre les deux villes à chaque édition. Il aurait pu emprunter les transports en commun mais ces derniers sont particulièrement surveillés par les soldats allemands.

En juillet 1915, Firmin Dubar est finalement arrêté par les Allemands car ce dernier refuse de mettre à disposition son usine de textile à leur service. Pour cet acte d’insoumission, l’industriel roubaisien est envoyé en Prusse-Orientale et y restera jusqu’à la fin de l’année 1915 avant de rentrer à Roubaix.

@ArchivesDépartementalesDuNord

L’année 1916 est cruciale pour le journal. La femme de Joseph Willot se joint à l’aventure et écrit une chronique à destination des mères et des femmes sans nouvelle de leur mari ou de leur fils combattant avec les armées françaises.

En octobre, l’abbé Pinte est piégé par un collaborationniste, un certain Lefebvre. Le religieux est arrêté et emprisonné par les soldats. Les Allemands interrogent l’abbé mais il ne parle pas. Willot tente de le faire libérer en tentant d’induire en erreur les inspecteurs en publiant un nouveau journal, La Voix de la Nation en octobre 1916. Ce sera le dernier exemplaire de cette aventure clandestine. Le pharmacien est arrêté à son tour le 19 décembre. S’en suivent les arrestations des principaux acteurs de cette entreprise journalistique : madame Willot, Firmin Dubar et d’Henri Soubricas.

Tous sont traduits devant un conseil de guerre de l’armée impériale et accusés “d’avoir, par des publications clandestines rendu plus difficile le gouvernement des pays occupés et poussé à la révolte“. Le procureur en charge du procès ajoute le crime de lèse majesté, de complicité, de mensonge et d’espionnage à l’encontre des journalistes en herbe.

La femme de Joseph Willot meurt en détention à la suite de mauvais traitements au début de l’année 1917. Le 17 avril de cette même année, Joseph Willot, Firmin Dubar et l’abbé Pinte sont condamnés à dix ans de prison et envoyés en Allemagne dans une forteresse près de Cologne. Une fois l’Armistice signée en novembre 1918, ils rentrent en France, épuisés après plus de deux ans de détention. Joseph Willot, malade décède le 1er avril 1919 des suites de son calvaire allemand. Si vous trainez du côté de la Catho, une statue rend hommage au pharmacien résistant dans les jardins.

Bis repetita

Vous imaginez bien que l’histoire ne s’arrête pas à la fin de la guerre. Vingt-un ans plus tard, rebelote : la France et l’Allemagne remettent ça et cette fois ci, c’est tout l’Hexagone qui est occupé. A Vichy, le gouvernement collaborationniste de Pétain s’inquiète d’une possible annexion de la région de Lille à la Belgique occupée. Un sous-lieutenant des chasseurs alpins, Jacques Yves Mulliez est alors envoyé dans le Nord pour maintenir le moral des habitants, la ferveur patriotique et regrouper de potentiels résistants autour d’un journal clandestin.

En 1940, grâce à un duplicateur récupéré chez les scouts, Jacques Yves lance un journal appelé Les Petites Ailes et réactive le souvenir de L’Oiseau de France. Le journal publie en tout huit numéros jusqu’à ce que les Allemands découvrent le pot aux roses et suspendent les activités du groupe. Mulliez parvient à s’enfuir et à leur échapper et Les Petites Ailes vont devenir un journal clandestin à tirage national : Les Petites Ailes de France.

Pour vous raconter tout ça, on s’est basé sur une liste d’articles et d’ouvrages académiques :
Joseph Willot, pharmacien, résistant pendant la Grande Guerre. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 95ᵉ année, n°357, 2008. pp. 13-28.
– « Visions d’un Roubaix occupé : entre littérature et histoire », Nord’, vol. 64, no. 2, 2014, pp. 109-127.
La Résistance en France et en Belgique occupées (1914-1918). Lille: Publications de l’Institut de recherches historiques du Septentrion, 2013
– La Voix Du Nord, La Grande guerre vue de Roubaix : Les Allemands chassent l’Oiseau de France
– Chapitre 3. Sous l’occupation allemande 1914-1918 In : La Catho : Un siècle d’histoire de l’Université catholique de Lille 1877-1977. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2011.
– Emission de France Bleu, La Presse pendant La Première Guerre Mondiale, émission diffusée le 23 novembre 2014