[Flashback] Le Diplodocus, ce projet totalement fou qui devait sortir à la place du Nouveau Siècle

Dans Flashback, Lille

Reproduction archives La Voix du Nord

Scroll par là

Aujourd’hui, tou·te·s les jeunes de Lille connaissent le Nouveau Siècle. Que ce soit pour les terrasses des bars qui l’entourent ou pour les spectacles qu’on va voir et écouter à l’intérieur. Mais les plus ancien·ne·s vous diront que dans les années 70, il y avait un trou béant rempli d’eau au même endroit. On devait y construite un bâtiment futuriste de 75 mètres de haut : le Diplodocus.

Si vous pensez que la Friche Saint-Sauveur est le seul projet urbain qui a défrayé la chronique lilloise, détrompez vous. Dans les années 70, c’est du côté du Vieux-Lille que la polémique a enflé pendant des années. Un monstrueux bâtiment futuriste dénommé le Diplodocus devait s’ériger à la place de l’actuel Nouvel Siècle, à deux pas de la Grand Place. On vous raconte cette folie qui a failli culminer aussi haut que le beffroi de la CCI.

Please rewind. Dans les années 60, Robert Vandaele est un promoteur immobilier qui a pour ambition de construire un énorme centre d’affaires où il y aurait aussi un ciné, une galerie marchande, des restos et un night club. Avant de démarrer quoi que ce soit, il s’emploie pendant 10 ans à racheter les maisons sur son futur lieu d’implantation : le quartier des Poissonceaux.

Aujourd’hui, il n’y a plus qu’une rue qui porte ce nom (et elle relie la rue Esquermoise au Nouveau Siècle d’ailleurs). Mais à l’époque, c’était un quartier miséreux avec de vieilles masures qui ne valaient pas grand chose : comme celles de la cour des Trépassés ou de la cour à soldats. Deux lieux qui ne vous disent rien et c’est normal : Robert Vandaele va racheter tout ça et tout détruire (les deux places et quelques 110 logements) dès qu’il aura le feu vert.

On achète, on rase, on creuse

C’est en novembre 1970 que le ministère de l’Equipement donne son aval pour le projet de Vandaele. On ne sait pas grand chose de l’homme en réalité. Il se dit juste être un prof en reconversion. Il ne parle pas beaucoup aux journalistes mais ces derniers sont totalement bluffés quand on leur présente le fameux projet du Diplodocus qui doit pousser rapidement.

Il faut dire que le bâtiment est aussi surprenant que son nom : son architecture du futur est signée par Guillaume Gillet, Grand Prix de Rome. C’est une hélice de 75 mètres de hauteur à trois pales gigantesques avec 22 étages pour 80 000m² de surface. Un bon gros bébé.

Archives La Voix du Nord

Dès 1971, hop, les travaux démarrent et on attaque les fondations du mastodonte. Un immense trou se forme alors en vue du parking souterrain. Et il va rester là très longtemps ce trou…

Sous les pavés, l’eau

Car en parallèle, les habitant·e·s des rues autour sont en train de se mettre en ordre de combat. Non, ils ne veulent pas vivre à l’ombre de cette hélice géante au nom bizarre. Ils n’ont que faire des promesses de ciné, de restos et de galerie marchande. Tout ce qu’ils voient, c’est que le projet est totalement délirant et que le parking de 1000 places prévu dans les plans ne pourra même pas accueillir tous les véhicules des 3000 employé·e·s qui sont censés venir bosser dans les 22 étages de bureaux.

Les riverain·e·s vont se mobiliser et porter l’affaire devant la justice. Le tribunal administratif et le Conseil d’Etat vont jouer ensemble au ping-pong, l’un disant le contraire de l’autre. Le chantier du Diplodocus n’a pas vraiment le choix et doit se mettre à l’arrêt tant que la justice n’émet pas un avis clair et tranché.

Et voilà comment le trou des fondations a commencé à se remplir d’eau (parce qu’on est pile au-dessus d’une nappe phréatique) au fil des années de bras de fer judiciaire. Et les dettes commencent à peser sur le promoteur Vandaele… Il se dit que les travaux ne pourraient en réalité jamais reprendre.

Archives La Voix du Nord

À Lille, c’est devenu “le trou”. Si vous avez de la famille qui habitait le coin dans les années 70, ces personnes l’ont forcément connu. Les enfants du quartier allaient même s’y baigner pour vous dire. Il apparaît même au cinéma et Belmondo le contemple dans le film “Le Corps de mon ennemi” (sorti en 1976).

Belmondo dans “Le corps de mon ennemi”.

C’est le maire de l’époque, Pierre Mauroy, qui va mettre fin au calvaire et achever le Diplodocus. Car même si ce projet est à l’origine privé, la mairie l’a soutenu un temps. Mais comme tout part en cacahuète, c’est aussi devenu un enjeu politique. D’un côté vous avez les communistes qui taclent la ville de laisser un tel projet nuire à la vie des habitant·e·s du quartier et de l’autre les opposant·e·s de la droite qui se moquent bien de ce projet qui est en train de s’enliser.

Alors que les élections municipales de 1977 se profilent, le maire (qui veut se faire réélire) met un de ses hommes de confiance sur le coup pour mettre fin à la mascarade. C’est comme ça qu’en 1976, on apprend que le permis de construire de Robert Vandaele est désormais périmé. L’ancêtre du conseil régional (dont Pierre Mauroy est aussi le président) prend les choses en main et annonce la construction d’un nouveau programme alliant logements, commerces, et salle de spectacles : le Nouveau Siècle. On remet l’architecte Guillaume Gillet sur le coup (qui dessine un bâtiment de seulement 30m cette fois-ci) et on inaugure officiellement le lieu en 1983.

La nappe phréatique, elle, n’a pas bougé. Donc encore aujourd’hui, dans les entrailles de l’ancien Diplodocus, on continue de pomper l’eau régulièrement.

Si vous voulez voir un peu de Lille à la fin des années 70, on vous a mis un petit reportage de France 3 de l’époque (go à 1’40” pour voir la grosse mare du Diplodocus).

Pour vous écrire tout ça, on s’est basé sur plusieurs sources :