[Flashback] Quand Lille rêvait d’accueillir les Jeux Olympiques

Dans Flashback, Lille

@Lille2004

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Avant de décrocher le Graal en remportant l’organisation des JO pour 2024, la France a essuyé cinq échecs dans le siècle qui a suivi les derniers jeux d’été organisés en 1924. Sur ces cinq candidatures infructueuses, l’une d’entre elles était lilloise. Oui, Lille avait le projet un peu fou d’accueillir chez elle le plus grand évènement sportif de la planète.

Vous ne le savez peut-être pas mais quelques épreuves des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 débarquent dans le Nord. Lille accueillera du 26 août au 8 septembre 2024 les compétitions masculines et féminines de handball. En tout, c’est près de 76 rencontres sportives qui seront disputées au stade Pierre-Mauroy entre les différentes délégations provenant des quatre coins du globe.

Avant l’arrivée de l’esprit olympique et paralympique à Lille dans deux ans et demi, la capitale des Flandres avait déjà tenté sa chance à la fin des années 90 pour être désignée ville hôte pour l’organisation de la XXVIIIe Olympiade de l’ère moderne. Portée par des acteur·rice·s économiques locaux·ales, des élu·e·s de tout bord et des sportifs·ves d’un peu partout, ce projet insolite de candidature nordiste pour les Jeux d’été de 2004 avait rencontré l’adhésion des habitant·e·s de la métropole. Retour sur un projet fou, qui, s’il avait été adopté par le Comité International Olympique (CIO), aurait sans doute changé le prestige, la renommée et le visage de Lille à jamais.

De ville régionale de taille moyenne à métropole européenne

Au début des années 90, Lille est une ville en pleine métamorphose tentant de prendre avec succès le virage du nouveau millénaire et de rompre avec l’image lugubre de territoire post-industriel qui lui colle à la peau. En 1972, le géographe André Glambin résume assez bien dans un ouvrage consacré au Nord (“Découvrir la France” des éditions Larousse) les préjugés et images négatives communément associés à la région et à sa capitale régionale : “Aucune région n’est aussi méconnue, aussi calomniée que le Nord. Aux yeux de ceux qui l’ignorent c’est une succession de noirs corons, de terrils, de puits de mines vétustes, d’usines datant de plus d’un siècle : un concentré de tristesse et de misère humaine.” Sympa.

Une série d’initiatives sont menées à la fois pour dépoussiérer cette image so Germinal et transformer la ville pour en faire une métropole moderne, attractive et un nœud de communication européen. Les années 90 voient la multiplication des projets urbains ambitieux : création et aménagement d’Euralille, un nouveau quartier de plus de 70 hectares supervisé par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas et la désignation de Lille comme ville étape des nouvelles lignes LGV sur les tracés Londres, Bruxelles et Paris renforcent la stature européenne de la ville. Mais on souhaite aller plus loin.

C’est dans cette perspective de grands changements qu’une candidature à l’organisation des Jeux Olympiques germe progressivement au sein du Comité Grand Lille, une structure de réflexion lilloise réunissant élus et industriels locaux (Bonduelle, Les 3 Suisses, La Redoute, Décathlon, Auchan). Ce comité souhaite placer Lille sur la carte du monde à travers la réalisation de grandes entreprises. Le projet d’une candidature se matérialise à partir de 1993 avec la création de Lille Europe Olympique 2004. A peine réélu maire, Pierre Mauroy annonce au cours d’un meeting d’athlétisme de Villeneuve-d’Ascq, le 24 juin 1995, l’officialisation du projet sportif.

Francis Ampe président de l’Association Lille Europe Olympique (LEO), Pierre Mauroy maire de Lille et Emeline, jeune lilloise devenue la mascotte de cette candidature à Villeneuve-d’Ascq au moment de l’annonce de la candidature lilloise.
@Lille2004

Dans la foulée, près de 177 000 signatures de soutien sont récoltées en deux mois. Le projet suscite un fort engouement auprès des Ch’tis. Dans un sondage réalisé par la Sofres en juin 1996, 86% des personnes interrogées du Nord-Pas-de-Calais étaient favorables à cette idée.

Gérard Mulliez et les patrons du Nord en tête de liste des soutiens au projet Lille 2004

Un match entre la Deûle et le Rhône

Un an plus tard, en 1994, lors de l’ouverture du Congrès du centenaire à Paris, réunion organisée par le CIO faisant le bilan d’un siècle d’olympisme, le Premier ministre de l’époque, Edouard Balladur émet l’envie d’une candidature française à l’organisation des Jeux d’été de 2004 : “Je voudrais former devant vous un souhait, que notre pays ait la volonté d’accueillir au début du siècle prochain, les Jeux Olympiques d’été.”

En septembre 1995, l’organisme en charge de désigner une candidature française aux JO, le CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français) reçoit deux dossiers de deux villes : Lille et Lyon. La capitale des Flandres n’est pas seule dans la course et Lyon fait clairement office de favorite pour être désignée ville candidate française. Cette avance s’explique notamment par l’expérience emmagasinée par les membres du comité d’organisation lyonnais composé des principaux acteurs à l’organisation des Jeux Olympiques d’Albertville en 1992.

Grand’Place en septembre 1996
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Coup de théâtre incroyable, c’est bien le dossier lillois qui séduit les membres du CNOSF. Cette décision est justifiée par le réel soutien des habitant·e·s de la métropole, un budget prévisionnel jugé raisonnable (9,4 milliards de francs) et le regroupement des sites de compétition dans un arc à “taille humaine”. Lille endosse officiellement la tenue de ville candidate portant les ambitions françaises pour les JO.

Une vidéo so 90s qui donne la chair de poule

Lille 2004 : Les Jeux pour tous

Même si le projet lillois est présenté comme modéré d’un point de vue budgétaire et à taille humaine, il n’en reste pas moins qu’il faut construire des sites pour organiser l’évènement. Pour limiter les dépenses et l’explosion de budget, le comité à la tête de la candidature parie sur un partenariat entre fonds publics et privés. Le Comité de candidature a recueilli à l’époque plusieurs garanties financières notamment de la part des collectivités locales et de l’Etat. Ces derniers financent pour moitié l’essentiel des équipements sportifs à construire pour Lille 2004, près de 700 millions de dollar.

70% des équipements seraient situés dans un arc allant de Roubaix à Villeneuve-d’Ascq, un arc symbole d’unité urbaine des villes de la métropole. Au centre de cet arc, on trouve le village accueillant les athlètes, le futur cœur de ces Jeux Olympiques et Paralympiques.

Le stade Olympique de Villeneuve-d’Ascq, mesdames et messieurs

Situé au cœur de Lille, à l’emplacement de la friche Saint-Sauveur, un quartier résidentiel de 30 hectares serait construit. Pour nourrir tout ce petit monde, le comité de candidature prévoit l’installation de trois restaurants proposant une “cuisine française, dans sa richesse, sa variété et sa finesse.” Dans cette zone on trouverait également l’hôtel du CIO et le village des médias, et treize sports situés dans un rayon de cinq kilomètres.

Un palais omnisport identique à celui de Paris Bercy serait construit à Roubaix pour certaines épreuves de sport indoor (basketball). Le stade de Villeneuve-d’Ascq serait rénové pour offrir une capacité de 65 000 places, seulement 34 000 survivraient au passage des jeux. Les cérémonies d’ouverture et de clôture devaient avoir lieu au sein de cette même enceinte. Le stade olympique serait au cœur d’un futur parc olympique réunissant plusieurs infrastructures essentielles à la réussite des Jeux : pavillon du judo-taekwondo, les stades de base-ball et de softball, le pavillon de gymnastique, la piscine olympique et les espaces d’entrainement en plain air.

Le fameux arc olympique traversant la métropole et accueillant le plus gros des épreuves sportives ainsi que le village Olympique

D’autres sites seraient situés en dehors de cet arc, notamment à Douai qui accueillerait les épreuves de box. Sur la côte d’Opale, le port Napoléon de Boulogne-sur-Mer accueillerait les hangars de planches à voile et zones de mouillage des bateaux pour les compétitions nautiques. A quelques kilomètres, les épreuves de volley-ball et de gymnastique seraient délocalisés au sein d’un site à construire du côté de Dunkerque. Les matchs du tournoi de football seraient dispatchés dans les stades ayant servis lors de la Coupe du monde de football 1998.

Si vous souhaitez consulter le dossier de candidature dans son intégralité et découvrir les différents sites de ce projet un peu fou, c’est par ici.

Un petit poucet à la table des géants

Quelques mois plus tard, la première adjointe au maire, une certaine Martine Aubry remet une lettre au CIO officialisant la candidature de Lille à l’organisation des JO 2004. En tout, 11 villes déposent un dossier au comité. La ville de Lille fait office de petit poucet face aux poids lourds que sont Rio de Janeiro, Le Cap, Istanbul, Rome, Athènes, Séville, Stockholm, Buenos Aires et San Juan de Porto Rico.

Alain Delon défendant la candidature lilloise dans un spot promotionnel mettant en scène un ballet de spermatozoïdes

La ville candidate française est la plus petite des villes en lice et doit combler un sérieux problème de notoriété. Le comité d’organisation sollicite Marie-José Perec, triple championne olympique en 200 et 400 mètres comme marraine de la candidature lilloise pour attirer l’attention du public et des membres du CIO.

Martine Aubry, première adjointe au maire et Francis Ampe remettent la candidature lilloise au président du CIO, Juan Antonio Samaranch (deuxième à gauche) en présence d’Henri Serandour, president du CNOSF (premier à gauche)
@Lille 2004

Avant de désigner la ville organisatrice, le CIO publie une première short list de quatre à cinq noms avant d’entamer le dernier round de sélection. Rome, Athènes et Buenos Aires font office de grandes favorites, un ticket reste accessible et Lille croit en ses chances.

Le 6 mars 1997, les différentes candidatures sont examinées par le CIO à son siège à Lausanne. Marie-José Pérec, Pierre Mauroy et les autres membres du comité de candidature ont fait le déplacement pour passer un dernier “grand oral” pour défendre le dossier lillois. Le lendemain, le 7 mars, vers 13 h 30, Marc Hodler membre du CIO annonce finalement le choix du comité de retenir cinq villes pour la course finale. C’est la douche froide pour les Lillois.e.s réuni.e.s sur la Grand-Place. Athènes, Buenos Aires, Cape Town, Rome et Stockholm sont retenus. La marche était un peu trop grande pour la ville nordiste. Quelques heures plus tard, on apprend que c’est la capitale grecque qui a été désignée pour accueillir le plus grand évènement sportif de la planète.

La foule réunie Grand’Place attendant l’annonce des villes choisies par le CIO
@Lille2004

Votre candidature mérite d’être représentée. Elle n’est pas mauvaise sur le fond mais elle manque de maturité“, a expliqué Juan Antonio Samaranch, président du CIO de l’époque, rapporte le quotidien Libération au moment de la désignation, aïe aïe coup dur.

Un autre Lille 2004

Lille saura rebondir et utiliser positivement l’élan populaire créé autour du projet olympique en se lançant dans un autre grand projet. La capitale des Flandres est choisie par le parlement européen comme “capitale européenne de la culture”. Lille 2004 fut un véritable succès puisque la ville a accueilli près de 9 millions de visiteur.euse.s au cours de plus de 2 500 manifestations culturelles.

La ville a su être à la hauteur de l’évènement en réhabilitant d’anciennes usines en créant douze maisons folies, en inaugurant le Tri Postal et Saint-So. Bref, une vraie happy end.

Pour vous écrire tout ça, on s’est basé sur plusieurs sources :